En voyant se différer son rapprochement de Napoléon, Joséphine sentait croître sa méfiance et ses tourments. Par une sorte de prescience, elle redoutait de savoir son mari seul à Varsovie. Elle ne se trompait pas ; il y avait là une grande séduction qui attendait son époux, et dont les conséquences furent, en effet, néfastes à Joséphine.

A peine arrivé dans la capitale de la Pologne, Napoléon devait rencontrer la seule femme qui, parmi ses fredaines extra conjugales, lui apporta un réel sentiment d’amour. Il trouva à Varsovie l’idylle unique de toute sa vie. Là, seulement, il connut pour la première fois les délices d’un amour véritablement partagé. Ni Joséphine, on l’a déjà vu, ni Marie-Louise, on le verra bientôt, ne conçurent pour l’Empereur l’affection profonde et sincère de Mme Walewska.

Ce fut à un bal, qui lui était offert par la noblesse, que Napoléon vit et distingua la jeune et belle Polonaise, dont il a dit lui-même : « Une femme charmante, un ange ! On peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! »

Elle avait vingt-deux ans, elle était blonde, elle avait les yeux bleus et la peau d’une blancheur éblouissante ; elle n’était pas grande, mais parfaitement bien faite et d’une tournure charmante. Une teinte légère de mélancolie, répandue sur toute sa personne, la rendait plus séduisante encore. Nouvellement mariée à un vieux noble d’humeur maussade, de mœurs extrêmement rigides, elle apparut à Napoléon comme une femme sacrifiée, malheureuse en ménage. « Cette idée accrut l’intérêt passionné qu’elle inspira à l’Empereur dès qu’il la vit. »

« Le lendemain du bal, dit Constant, l’Empereur me parut dans une agitation inaccoutumée. Il se levait, marchait, s’asseyait et se relevait de nouveau… Aussitôt après son déjeuner, il donna mission à un grand personnage d’aller de sa part faire visite à Mme Walewska et lui présenter ses hommages et ses vœux. Elle refusa fièrement des propositions trop brusques peut-être, ou que peut-être aussi la coquetterie naturelle à toutes les femmes lui recommandait de repousser. »

La Célimène polonaise ne sut pas résister longtemps à la tentation d’être la maîtresse d’un héros, jeune encore (il avait trente-sept ans), tout resplendissant de puissance et de gloire. Napoléon lui écrivit en termes si tendres et si touchants qu’elle finit par céder et promettre de venir voir l’Empereur le soir entre dix et onze heures. Semblable à un collégien au moment de son premier rendez-vous d’amour, « l’Empereur, en l’attendant, se promenait à grands pas, et témoignait autant d’impatience que d’émotion ; à chaque instant, il demandait l’heure. Mme Walewska arriva enfin, mais dans quel état ! pâle, muette, et les yeux baignés de larmes ».

D’après Constant, cette première soirée fut consacrée uniquement aux confidences de Mme Walewska, expliquant, selon la coutume, ses malheurs domestiques, qui devaient excuser le genre de consolations qu’elle venait chercher dans les bras d’un amant. Elle se retira à deux heures du matin, le mouchoir sur les yeux et pleurant encore. Les larmes lui servirent sans doute, comme naguère les cailloux blancs du Petit Poucet, à retrouver son chemin, car « elle revint bientôt, se retira le matin d’assez bonne heure, et continua ses visites jusqu’au départ de l’Empereur ».

Dès à présent, les amours battent leur plein à Varsovie. Comme le ferait, à sa place, tout mari en bonne fortune, Napoléon, afin de ne pas faire venir sa femme, va inventer des difficultés matérielles, inédites jusque-là : « Il faut bien se soumettre aux événements. Il y a trop de pays à traverser depuis Mayence jusqu’à Varsovie… Je serais assez d’opinion que tu retournasses à Paris… »

Après la distance, il fait ressortir les intempéries, l’état des routes : « Mon amie, je suis touché de tout ce que tu me dis ; mais la saison froide, les chemins très mauvais, peu sûrs, je ne puis donc t’exposer à tant de fatigues et de dangers. Rentre à Paris pour y passer l’hiver… Peut-être ne tarderai-je pas à t’y rejoindre, mais il est indispensable que tu renonces à faire trois cents lieues dans cette saison, à travers des pays ennemis. »

A plusieurs reprises, il insiste sur ces arguments qui lui paraissent décidément les meilleurs :