« J’espère bientôt être dans tes bras. Je t’aime à la fureur… Tout va bien. Wurmser a été battu sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que l’amour de Joséphine pour être heureux. » (Vérone, 24 novembre 1796.)

N’est-il pas curieux de voir combien ses faits d’armes, sa gloire personnelle tiennent peu de place dans ses épîtres, qui semblent émaner d’un mari quelconque épris de sa femme, et non du héros qui remplit l’Europe du bruit étourdissant de ses triomphes ?

IV

Se faisant d’avance une fête de se trouver enfin avec la bien-aimée, qui, d’un regard, saura bien lui faire oublier tous les torts qu’elle a eus, le 27 novembre Bonaparte arrive à Milan… Le palais est vide… Joséphine est à Gênes où l’appelaient quelques distractions ignorées de son mari ! Les rôles n’ont pas changé depuis leurs fiançailles, le programme réciproque s’exécute à merveille : l’un a vu dans le mariage l’abandon de tout son être, la plus haute consécration de l’amour ; l’autre n’y a vu que la liberté de promener partout ses succès féminins accrus du prestige de la gloire de son mari.

Le désespoir de Napoléon, en face de cet abandon, est immense ; il va nous le dépeindre dans la lettre qu’il écrit à Joséphine, sous le coup de son émotion. Il va nous dire, mieux que nous ne saurions le faire, et son affreuse déception, et son amertume profonde, et sa résignation d’amant malheureux, mais encore passionné :

« J’arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j’ai tout quitté pour te voir, te presser dans mes bras ; … tu n’y étais pas : tu cours les villes avec des fêtes ; tu t’éloignes de moi lorsque j’arrive, tu ne te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l’a fait aimer, l’inconstance te le rend indifférent.

« Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j’éprouve est incalculable ; j’avais le droit de n’y pas compter.

« Je serai ici jusqu’au 9 dans la journée. Ne te dérange pas ; cours les plaisirs ; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux s’il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux. » (Milan, 27 novembre 1796, 3 heures après midi.)

Cette désillusion à son arrivée à Milan produit sur Napoléon un effet cruel ; ce coup terrible a fait à son cœur une blessure par laquelle s’échappent, dans la lettre du lendemain, les gémissements de son amour exaspéré.

« Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gênes. Tu n’as pas eu le temps de m’écrire, je le sens facilement. Environnée de plaisirs et de jeux, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.