« Adieu, adorable Joséphine ; une de ces nuits, les portes s’ouvriront avec fracas : comme un jaloux, et me voilà dans tes bras. »
Cette lettre vaut qu’on s’y arrête. L’idée qu’il peut être trompé traverse l’esprit de Napoléon ; mais, avec l’espèce de candeur particulière aux amants aveuglés, il est tenté de se croire presque fautif et semble s’excuser de la « besogne qui le retient au loin ».
Dès à présent, par son indolence, par sa légèreté, nous allons voir Joséphine démolir pierre à pierre l’autel que son époux lui avait élevé dans son cœur. C’est surtout entre le 17 octobre et le 28 novembre 1796 qu’elle prélude à la ruine de cet amour par de tels écarts de conduite qu’ils auraient sans doute poussé aux dernières extrémités n’importe quel mari obligé de constater l’anéantissement brutal de tous ses rêves de bonheur.
Quoique empreintes encore du plus vif attachement, les lettres se ressentiront du doute qui est entré dans l’âme de Bonaparte.
« J’ai reçu tes lettres, écrit-il, je les ai pressées contre mon cœur et mes lèvres, et la douleur de l’absence, cent milles d’éloignement, ont disparu… Tes lettres sont froides comme cinquante ans, elles ressemblent à quinze ans de mariage. On y voit l’amitié et les sentiments de cet hiver de la vie. Fi ! Joséphine ! C’est bien méchant, bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me rendre bien à plaindre ? Ne plus m’aimer ? Eh ! c’est déjà fait. Me haïr ? Eh bien ! je le souhaite ; tout avilit, hors la haine ; mais l’indifférence au pouls de marbre, à l’œil fixe, à la démarche monotone ! Mille, mille baisers bien tendres, comme mon cœur. » (Modène, 17 octobre 1796.)
« Je ne t’aime plus du tout, au contraire, je te déteste. Tu es une vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m’écris pas du tout, tu n’aimes pas ton mari ; tu sais le plaisir que tes lettres lui font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasard !
« Que faites-vous donc toute la journée, madame ? Quelle affaire si importante vous ôte le temps d’écrire à votre bien bon amant ?
« … Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant qui absorbe tous vos instants, tyrannise vos journées et vous empêche de vous occuper de votre mari ? Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit, les portes enfoncées, et me voilà !
« … J’espère qu’avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te couvrirai d’un million de baisers brûlants comme sous l’équateur. » (Vérone, 13 novembre 1796.)
A cette lecture, on se demande de quoi il faut le plus s’étonner : ou de l’indifférence persistante de Joséphine, ou de la constance inébranlable de Napoléon.