« Je suis employé comme général de brigade dans l’armée de l’Ouest, mais non pas dans l’artillerie ; je suis malade, ce qui m’oblige à prendre un congé de deux ou trois mois ; quand ma santé sera rétablie, je verrai ce que je ferai. Aujourd’hui, on fait la lecture de la Constitution à la Convention ; l’on attend le bonheur et la tranquillité de cette Constitution ; je te l’enverrai du moment qu’il sera possible de l’avoir et qu’elle sera imprimée. »

Voyez comme il évite d’inquiéter son frère. C’est à peine si en disant : « Je verrai ce que je ferai », il lui laisse deviner qu’il n’a pas accepté la brigade d’infanterie.

Cependant, sa tristesse s’échappe dans cette phrase : « La vie est un songe léger qui se dissipe. »

Comme s’il avait un remords de s’être plaint, quelques jours après, dans une nouvelle lettre, il parle de tout, excepté de lui.

« L’on décrète tous les jours quelques articles de la Constitution ; on est fort tranquille ; le pain continue à manquer ; le temps est un peu froid et humide pour la saison, ce qui retarde la récolte. Les louis sont ici à 750 francs.

« Le luxe, le plaisir et les arts reprennent ici d’une manière étonnante ; hier on a donné Phèdre à l’Opéra, au profit d’une ancienne actrice ; la foule était immense depuis deux heures après midi, quoique les prix fussent triplés. Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d’un long songe qu’ils aient jamais cessé de briller. Les femmes sont partout : aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail ; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu’à elles et ne vivent-ils que par et pour elles. »

« Junot est ici, vivant en bon diable, et dépensant à son père le plus qu’il peut. Marmont, qui m’avait accompagné de Marseille, est au siège de Mayence.

« Tout va bien ici, le Midi est seul agité ; il y a eu quelques scènes produites par la jeunesse : c’est un enfantillage. Le 15, l’on va renouveler une partie du Comité de Salut public, j’espère que les choix seront bons. »

Ne croirait-on pas, que c’est, pour lui, chose assez indifférente que le renouvellement des membres du Comité de Salut public, qui doit cependant amener la retraite du ministre de la guerre Aubry, son ennemi opiniâtre ?

« Tout est tranquille… Ce grand peuple se donne au plaisir : les danses, les spectacles, les femmes qui sont ici les plus belles du monde deviennent la grande affaire. L’aisance, le luxe, le bon ton, tout a repris ; l’on ne se souvient plus de la terreur que comme d’un rêve. L’on a donné aujourd’hui une pièce nouvelle intitulée Fabius, je te l’enverrai dès qu’elle sera publiée. »