V

Il vit de haricots et de vin rouge. Un peu de café. Il ne fume pas. Il prise, pour occuper ses doigts, regardant sa belle main courte et grasse. Il ne lui faut, en tout ce qui regarde la chair, que des en-cas. Il sait dormir quand il veut, moyennant quoi il se passe presque de sommeil. Il sait être amant à l’heure dite : on lui prépare, dans les capitales vaincues, une femme et un souper. Il expédie le souper en un demi-quart d’heure ; la femme, en six minutes.

VI

Une fois, il a aimé de passion : il avait vingt-sept ans, et venait d’avoir la gale. Avoir la gale est une bonne entrée de jeu : la peau flambe. L’ambition est une autre espèce de gale, où le cœur démange à jamais. En ce premier amour, Bonaparte se venge d’avoir trop attendu la fortune et la gloire. Il se venge d’avoir pensé se faire Turc. La créole mûre, à mi chemin entre la femme galante et la marquise, sans tête, sans mœurs, sans esprit, a tout, le charme de l’idole charnelle. Elle a le goût des parfums et de la toilette. Elle se couvre de dentelles et de soie. Elle est gourmande. Elle jacasse à bout de branche, sur le cocotier des îles, l’arbre chaud du plaisir. Elle s’adore. Et lui, le chaste ambitieux aux joues creuses, le lion maigre, il croit tenir en elle tout le raffinement de l’ancien monde. Cet homme qui ne dépense rien pour sa table, rien pour ses habits, rien pour rien enfin, s’imagine de posséder, en cette femme, tout ce qui tente les autres et tout ce qu’il dédaigne : il s’empare du luxe et de la chair ; il croit jouir en elle de toutes les folies : peut-être même jouit-il d’être dupe.

Plus tard, il a un autre amour de raison pour Marie-Louise. L’homme de quarante-cinq ans, l’aigle gras, au gros jabot, le ventre plein sur les petites cuisses, veut sentir, dans une victime choisie, le monde qui palpite. Il jubile de presser entre ses serres la fille des Habsbourg, et il rit de la lèvre pendante qui fait toujours la moue. Ah, s’il avait pu faire un enfant à la fille de Louis XVI ! Le mariage, qui a perdu Napoléon, tout de même l’accomplit ; alors, il est tout calcul. Qu’il est beau de voir l’homme du fait, le dieu du réel, ne rien saisir de la réalité qu’en géomètre, qui modèle toutes les formes sur les figures de son esprit ! L’amour de tête est l’exercice favori des tyrans.

VII

Sans doute, parler du Corse, c’est nommer Napoléon : il faut encore le peindre. La Corse à fait toute sa lignée maternelle. Mais la terre a ses secrets, même si elle fuit tout. Les Corses ne sont pas tous des Bonaparte, si chaque Corse se reconnaît en lui.

La Corse est une nation antique, et plus antique même que Rome ou l’Italie du treizième. Rien de Grec en elle. Mais elle a l’odeur profonde de l’Orient. En mer, par la nuit d’été, le parfum de la Corse enivre les narines, comme la tunique de la Sulamite déployée. C’est une senteur de cédrat et de myrrhe, d’encens, de thym et de cyprès : plus douce que la fleur d’oranger, plus chaude que l’œillet, plus fraîche que les épices, comme si une source coulait sur le bois de santal et le clou de girofle. Dans son exil d’Elbe, chaque soir, le vent d’Ouest portait l’odeur vivante de la Corse à Napoléon, tourné vers le couchant. Et, fermant les yeux, il s’en laissait hanter ; il s’en faisait bercer ; car ce parfum roucoule, pareil à la tourterelle, qui va et vient, et qui enveloppe le solitaire aux écoutes, de son aile à la fois et de son doux gémissement.

La Corse est une Phénicie villageoise, au génie punique. Le clan est l’âme de la Corse. Ils vivent par clans, comme il y a trente siècles. Ils ont la morale du clan, qui est le respect de la force : toujours fidèles au plus fort. Et le plus fort est le plus intelligent. Ce peuple vénère l’intelligence comme le Juif ou l’Arabe. Pour lui comme pour eux, dans l’intelligence, il y a le succès, la ruse et le juste, l’excuse de la perfidie, au besoin, et l’usage légitime de la violence. Ainsi, la vengeance n’est pas un droit, mais un devoir ; et jamais le clan n’y manque.

VIII