Napoléon est le souverain spectacle de l’action. Comme elle, odieux et admirable. Mais la grandeur emporte tout. Et ceux qui ont l’âme puissante, pardonnent tout à la puissance. Toute sorte de contradictions en lui, mais toutes accordées. De là qu’on le hait et qu’on l’admire. La France n’a pas cessé d’en être vaine, comme une femme qui a eu pour époux le maître de tous les hommes. Elle ne peut penser à lui sans frémir ; et dans son frémissement, autant qu’elle le regrette, elle a peur de lui, elle a peur du regret qu’elle garde.

Il est tout ce qu’on veut, bourgeois et jacobin, peuple et soldat, empereur des légions, préfet des préfets, grand pontife des diverses églises. Mais quand il sera dieu, il est toujours chef de bande. Tous les hommes de guerre admirent en lui le maître de la guerre, le prince des généraux. Le génie des armes est le sien : non pas le torrent des invasions, mais l’art achevé de la manœuvre, et le poète sans égal de la stratégie. A l’État et à la paix, il a donné les formes de l’armée et de la guerre. Il a la passion de l’unité : tel est le génie de l’homme seul, sans liens profonds qu’à soi même.

II

Il est l’homme de la Révolution : il est donc l’homme du destin. Il accomplit l’œuvre énorme que la Révolution lui prépare. Il est pareil, avec sa grosse tête d’enfant boudeur, au marmot qui rassemble les morceaux du jeu. La Révolution lui a jeté en tas les pierres, les poutres neuves, et les débris ; il s’empare du chantier, et il bâtit la maison aux deux ailes de bourse et de caserne. Et des arcs de triomphe ouvrent toutes les avenues.

Bonhomme en famille, et faible même avec les siens, fidèle ami, il paraît sans cœur comme la Révolution. Parvenu comme celle, comme elle toute raison. D’ailleurs, se servant de la raison sans scrupules, il y asservit tout ce qui le gêne. Il pense : la raison, c’est moi. Et voilà les crimes de l’ordre et la raison d’État.

III

Ils disaient de lui : l’Usurpateur. Mais rien de plus fort ne peut être dit du conquérant, quand on refuse puérilement de lui donner son nom. Le pouvoir légitime ne doit, d’abord, sa tranquillité et son usage qu’à la faiblesse des hommes. Celui qui usurpe la puissance est celui qui la mérite, s’il la garde : il est l’homme seul qui a osé. Il n’y a rien de plus beau sous le ciel que l’homme qui ose. Celui-là qui est assez hardi pour fonder son droit sur sa puissance, celui-là du moins a plus que le pouvoir : il a l’autorité.

C’est pourquoi, lui qui est la force, il est l’ordre aussi ; et l’ordre bien plus même que la force ; car l’ordre est le second âge de la force, et tout le blé de l’épi.

IV

On le croit Italien, parce qu’il ne peut pas prononcer les « u ». On le dit Toscan, parce qu’il y a eu des Buonaparte à San Miniato. D’ailleurs, on en trouve à Trévise et à Udine. Mais, certes, Napoléon est le moins vénitien des fils de la Méditerranée. Que lui importe la volupté, et la chair ? et les femmes ?