—Et les occasions ne te manqueront pas, ami Jacques, reprit le duc, que la vue de Belle-Rose faisait plus jeune de dix ans. On m'a conté des choses de toi qui prouvent assez que ta main ne s'est pas engourdie durant la paix. Fais ce que tu dois, et tu seras le plus fort. Tu es parmi nous, restes-y; l'armée est une grande famille, et tous les soldats sont frères. Viens à moi si l'on t'inquiète, et dussé-je y laisser mon épée, tu resteras sauf dans mon camp.
M. de Luxembourg ouvrit les dépêches que M. de Nancrais lui avait apportées; son oeil s'alluma tandis qu'il les parcourait et ses joues s'enflammèrent.
—C'est la guerre! messieurs, s'écria-t-il d'une voix vibrante. Le roi passe ses troupes en revue; quant à nous, nous passerons bientôt la frontière.
Quand Belle-Rose et M. de Nancrais sortirent, ils trouvèrent des groupes d'officiers qui les attendaient à la porte de la résidence. A la nouvelle que la guerre était à la veille d'éclater, ce furent parmi ces braves gentilshommes mille cris d'enthousiasme. La nouvelle se répandit comme une étincelle électrique dans le camp, semant partout l'ivresse; les soldats mettaient leurs chapeaux au bout des baïonnettes et s'embrassaient. Quand vint le soir, des feux s'allumèrent sur toute la ligne, et le camp présenta l'aspect d'une grande fourmilière de soldats qu'agitait une ardeur fiévreuse. Ce qu'avait prévu M. de Luxembourg arriva: les officiers qui avaient servi avec Belle-Rose dans le même corps d'armée en 1668, l'accueillirent comme un frère d'armes et le présentèrent à leurs nouveaux camarades. Au besoin, le capitaine eût trouvé cinquante épées pour le défendre et des tentes sans nombre pour le recevoir. Le régiment de La Ferté, dans lequel il avait fait ses premières armes et gagné son premier grade, accourut autour de lui, et parmi tous ces soldats et tous ces officiers auxquels il avait, par son courage et sa droiture, inspiré une vive affection, il ne savait auquel tendre la main. Quant à Pierre, il n'avait pas quitté M. de Nancrais, qui l'avait attaché à sa personne. Il était devenu caporal, puis sergent, et avait fort envie de devenir capitaine. Au bout d'une heure, la Déroute revint, traînant avec lui une douzaine de sergents qu'il avait recrutés parmi ses vieilles connaissances.
—Notre grâce est au bout de notre épée, lui dit Belle-Rose.
—Alors nous la tenons, dit la Déroute d'un air calme.
Cette nuit-là le sergent s'endormit sous un canon.
LI
LE RHIN
L'invasion de la Hollande, en 1672, fut «un coup de foudre dans un ciel serein», pour nous servir de l'expression du chevalier Temple. Cent mille hommes abandonnent à la fois leurs cantonnements de la Flandre et, traversant la Sambre et la Meuse, pénétrèrent dans les Pays-Bas. L'armée s'empare tout d'abord de Rhimberg, d'Orsoy, de Wesel, de Burich, et chasse devant elle l'ennemi épouvanté. Des succès si rapides enflamment l'ardeur des officiers; le pays de Liége soumis ouvre l'accès de la république; on laisse de côté Maestricht, dont le siège eût pu retarder la marche des troupes, et l'on pousse en avant. Grol venait de tomber aux mains de M. de Luxembourg, lorsque, le 12 juin, le roi Louis XIV en personne arriva aux bords du Rhin. Le prince de Condé était avec lui; le duc de Luxembourg rejoignit le grand capitaine. Le Rhin franchi, il n'y avait plus que l'Issel entre le roi et Amsterdam.