O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois: «Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse, si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs, c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid, le comique sérieux!

Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien; je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu, étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier, nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui est mort, et nous pleurons.

Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.

Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot, nous bravons les colères de l'Océan.

Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.

O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?

Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres, peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.

XLI

La quatrième colonne d'un lit.

Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert avait dit: Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, Geneviève avait ouvert la bouche pour lui dire: Est-ce que tu vas te marier? mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations, retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.