XL
Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent, mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de celle dont je me croyais le plus à l'abri.
En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour véritable, j'ai dit: «C'est de semblables bagatelles que sont formés les plus grands bonheurs de la vie.»
Et où sont donc les choses sérieuses?
Et où sont donc les grandes choses?
O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»
Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses infirmités que vous prenez pour autant de vertus!
O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours, pour un jour avoir le droit d'attacher d'un nœud, à la boutonnière de votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur ceux qui n'ont qu'un nœud! On se rappelle cependant avec quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un nœud; le moment où, si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un temps où je n'avais qu'un nœud!» Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur! ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien! si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»
Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en nœuds, en rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire véritablement grave, car cela les rend jolies.