Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas quelques étoiles.

XXXIV

Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M. Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis, quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.

Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»

Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet; c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur; jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la rue.

«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.

—Mais ne l'avez-vous pas reconnu?

—Non.

—C'est votre ami, M. Kreutzer.

—Je ne l'avais pas vu.