M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun genre.»
M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et disparut.
Léon, sa sœur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler. Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères sœurs, mon oncle a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que je gagne ma vie et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix; il faut que j'en gagne tout de suite.»
A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.
«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.
—Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma sœur Geneviève et ma jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits cœurs sera mon plus doux triomphe.»
Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans la vie que je vais confier à ton cœur. Je t'aime, Rose; je ne sais si je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»
Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon continua.
«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. Rose, mon ange, devant ma sœur, veux-tu me promettre de ne pas m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi, confiez-moi son bonheur.»
Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma sœur, ma femme, au revoir!»