Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations. Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de joie.»

Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins, les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une conquête.

Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.

XXXII

M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de cœur en quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil, tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte pour la terre promise.

Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des enfants de Mme Lauter.

Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!

O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime! Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:

L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
Ou des bluets que, pour mettre en couronne,
Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!

Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une descente de lit, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose était en porcelaine.