—Ma sœur est la plus grande.

—Je m'en étais douté.»

Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de Geneviève.

Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau; cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer, à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.

Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée; aimez bien Geneviève et Léon.»

M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la sollicitude de sa sœur.

«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie; l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple, modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme nécessaire.»

Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur nous: «Il faut gagner sa vie.» Il pensa à la destinée de son cousin dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie, l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les heures qu'ils lui payeraient.

Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois senti de puissance dans son cœur et dans sa pensée. Il lui fut démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se regarda dans une glace, et il se trouva laid.

Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle de calculer bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple, modeste, laborieuse, de l'étudiant. Il calcula ce qu'il fallait, non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une vie pauvre et misérable.