Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.

11 heures du soir.

On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.

Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte. Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que je n'ai plus de mère!

Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle.

Et c'est là ce que nous avons perdu!

Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin, après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin, qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible impression que lui avait faite déjà une semblable proposition, relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit:

«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à fait morte.

—Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade sans concevoir d'aussi terribles idées?

—C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me quitter.»