Geneviève à Léon.
Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt. Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs belles fleurs d'or.
Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon pauvre banni.
XXVI
Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler; elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif. Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un, elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle, autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle de conduite à nos contemporains:
XXVII
L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude.
XXVIII
Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.
Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir, ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.