Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le cœur de Geneviève; dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre. Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est condamné.

«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il aimera!

—Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur! quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés, à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait marché; comme le cœur garderait la mémoire de chaque mouvement qu'elle aurait fait?»

Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup, s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose sur l'écorce.

Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage, rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.

En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui n'amènent que des songes heureux.

Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son couteau, elle sentit son cœur battre avec une grande violence. Sur l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.

Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté. Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert s'arrêtèrent sur le bouleau.

Le lendemain, Albert partit avec son père.

XXV