«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur! Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime, mon bon ami! Octavie m'aime!
—Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.
—Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais fait un grand pas. Quoique ma déclaration eût été mal reçue, elle était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer avec son ennemi. La présence du danger me donna du cœur, et, partie par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.
—C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais peut-être les romans nous ont-ils trompés.»
Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques jours de plus à Paris.
Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen, et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le soir, en rentrant, se dire: Ce n'est pas ma faute.
Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne, et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point, Albert n'en savait rien.
Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage; il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de Rodolphe.»
Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue: tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de toute la soirée.
Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert, qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres, qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: Répondez vite; c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.