Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui montrait qu'il n'était pas conséquent.
Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites sœurs. Écrivez-moi souvent.
LÉON.
XIV
C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence. M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il lui eût fallu opter entre elle et sa sœur, tout ce que nous pouvons dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même, et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.
M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de travailler, avec une insistance qu'elle croyait fort significative, mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.
XV
Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M. Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant; elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit plus, quand la figure l'exigeait, que poser sa main sur celle du cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il n'osa pas recommencer.
Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir, quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il lui empruntait.
Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit: