M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à sa sœur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»

Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de l'espoir à perdre.

Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher, il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre, il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements, pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»

Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la moindre démarche.

A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer, à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre, avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.

Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec respect.

VII

La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait: «C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus considérés.

M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque, d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé, qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan, continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait garder son premier regard, son premier battement de cœur, son premier frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la Cyropédie à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à mettre des bottes trop étroites.

Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce qu'il faisait.