— Je pars ce soir… fit-il en se raidissant.
— Tu as raison, mami… Va voir ta mère, et surtout… Elle se rapprochait câlinement… Oublie comme jai été méchante, je taime trop, cest ma folie…
Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes sollicitudes, ramenée à la douceur des premiers temps, elle garda cette attitude repentie, peut-être dans lespoir de le retenir. Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: «Reste…» et lorsque à la dernière minute, tout espoir perdu devant les apprêts définitifs, elle se frôlait, se serrait contre son amant, tâchant de limprégner delle pour toute la durée de la route et de labsence, son adieu, son baiser ne murmurèrent que ceci:
— Dis, Jean, tu ne men veux pas?…
Oh! livresse, au matin, de séveiller dans sa petite chambre denfant, le coeur encore chaud des étreintes familiales, des belles effusions de larrivée, de retrouver à la même place, sur la moustiquaire de son lit étroit, la même barre lumineuse quy cherchaient ses réveils passés, dentendre les cris des paons sur leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement à pattes pressées du troupeau, et lorsquil eut fait claquer ses volets à la muraille, de revoir cette belle lumière chaude qui entrait par nappes, en tombée décluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, de cyprès, doliviers et de miroitants bois de pins, se perdant jusquau Rhône sous un ciel profond et pur, sans un duvet de brume malgré lheure matinale, un ciel vert, balayé toute la nuit par le mistral qui remplissait encore limmense vallée de son souffle allègre et fort.
Jean comparait ce réveil à ceux de là-bas sous un ciel boueux comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermés comme des yeux; et il fut heureux dun moment de solitude pour se reprendre, dans cette convalescence morale quil sentait commencer pour lui.
Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allée montante du parc, ce quon appelait le parc, un bois de pins et de myrtes jetés au hasard dans la côte rude de Castelet, coupée de sentiers inégaux tout glissants daiguilles sèches. Son chien Miracle, bien vieux et boitant, était sorti de sa niche, et le suivait silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait ensemble cette promenade du matin!
À lentrée des vignes, dont les grands cyprès de clôture inclinaient leurs cimes pointues, le chien hésita; il savait combien le sol en épaisse couche de sable, — un nouveau remède au phylloxera que le consul était en train dessayer, — serait difficile à ses vieilles pattes, ainsi que les gradins détai de la terrasse. La joie de suivre son maître le décida pourtant; et cétaient à chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris peureux, des arrêts et des maladresses de crabe sur un rocher. Jean ne le regardait pas, tout occupé de ce nouveau plant dalicante, dont son père lavait longtemps entretenu la veille. Les souches paraissaient dune belle venue sur le sable uni et luisant. Enfin le pauvre homme allait être payé de ses peines entêtées; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte, lErmitage, tous les grands crus du Midi étaient morts!
Une petite coiffe blanche se dressa tout à coup devant lui. Cétait Divonne, la première levée à la maison; elle avait une serpette dans la main, autre chose aussi quelle jeta, et ses joues si mates dordinaire sallumaient dune rougeur vive:
— Cest toi, Jean?… tu mas fait peur… Jai cru que cétait ton père…