Nous avons dit que Georges n'avait pas le courage physique qui se jette au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend lorsqu'il ne peut l'éviter. Georges craignait réellement de n'être pas brave, et souvent il avait tressailli à cette idée que, dans un péril imminent, peut-être ne serait-il pas sûr de lui; peut-être enfin se conduirait-il en lâche. Cette idée tourmentait étrangement Georges; aussi résolut-il de saisir la première occasion qui s'offrirait de mettre son âme aux prises avec le danger. Cette occasion se présenta d'une façon assez étrange.

Un jour, Georges était chez Lepage avec un de ses amis et, en attendant que la place fût libre, il regardait faire un des habitués de l'établissement, connu comme il l'était lui-même pour un des meilleurs tireurs de Paris. Celui qui s'exerçait à cette heure exécutait à peu près tous ces tours d'incroyable adresse que la tradition attribue à Saint-Georges et qui font le désespoir des néophytes, c'est-à-dire qu'il faisait mouche à chaque fois, doublait ses coups de manière que la seconde empreinte couvrît exactement la première, coupait une balle sur un couteau, et tentait, enfin, avec une constante réussite, mille autres expériences pareilles. L'amour-propre du tireur, il faut le dire, était encore excité par la présence de Georges, que le garçon, en lui présentant son pistolet, lui avait dit tout bas être au moins d'une force égale à la sienne, de sorte qu'à chaque coup il se surpassait; mais, à chaque coup au lieu de recevoir de son voisin le tribut d'éloges qu'il méritait, il entendait, au contraire, Georges répondre aux exclamations de la galerie:

—Oui, sans doute, c'est bien tiré, mais ce serait autre chose, si monsieur tirait sur un homme.

Cette éternelle négation de son adresse, comme duelliste, commença par étonner le tireur, et finit par le blesser. Il se retourna donc vers Georges au moment où celui-ci venait, pour la troisième fois, d'émettre l'opinion dubitative que nous avons rapportée, et, le regardant d'un air moitié railleur, moitié menaçant:

—Pardon, Monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voilà deux ou trois fois que vous émettez un doute insultant pour mon courage; voudriez-vous avoir la bonté de me donner une explication claire et précise des paroles que vous avez dites?

—Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, Monsieur, répondit Georges, et s'expliquent, ce me semble, suffisamment par elles-mêmes.

—Alors, Monsieur, reprit le tireur, ayez la bonté de les répéter encore une fois, afin que j'apprécie à la fois et la portée qu'elles ont et l'intention qui les a dictées.

—J'ai dit, répondit Georges avec la plus parfaite tranquillité, j'ai dit, en vous voyant faire mouche à tous coups, que vous ne seriez pas si sûr de votre main ni de votre œil, si l'un et l'autre, au lieu d'avoir à diriger une balle contre la plaque, devaient la diriger contre la poitrine d'un homme.

—Et pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur.

—Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment où l'on fait feu sur son semblable, une certaine émotion qui peut déranger le coup.