Un jour, il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers Frascati. Georges s'était dit: «Je jouerai trois fois; à chaque fois, je jouerai trois heures, et, pendant ces trois heures, je risquerai dix mille francs: puis, passé ces trois heures, que j'aie perdu ou gagné, je ne jouerai plus.»
Le premier jour, Georges perdit ses dix mille francs en moins d'une heure et demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures à regarder jouer les autres, et, quoiqu'il eût dans un portefeuille et en billets de banque les vingt mille francs qu'il était décidé à hasarder dans les deux essais qui lui restaient à faire, il ne jeta pas sur le tapis un louis de plus qu'il ne s'était proposé.
Le second jour, Georges gagna d'abord vingt-cinq mille francs; puis, comme il s'était imposé à lui-même de jouer trois heures, il continua de jouer, et reperdit tout son gain, plus deux mille francs de son argent; en ce moment il s'aperçut qu'il jouait depuis trois heures et cessa avec la même ponctualité que la veille.
Le troisième jour, Georges commença par perdre; mais, sur son dernier billet de banque, la fortune changea, et la chance lui redevint favorable; il lui restait trois quarts d'heure à jouer; pendant ces trois quarts d'heure, Georges joua avec un de ces bonheurs étranges, dont les habitués des tripots perpétuent le souvenir par des traditions orales: pendant ces trois quarts d'heure, Georges eut l'air d'avoir fait un pacte avec le diable, à l'aide duquel un démon invisible lui soufflait d'avance à l'oreille la couleur qui allait sortir et la carte qui allait gagner. L'or et les billets de banque s'entassaient devant lui, à la grande stupéfaction des assistants. Georges ne pensait plus lui-même; il jetait son argent sur la table et disait au banquier: «Où vous voudrez.» Le banquier plaçait l'argent au hasard, et Georges gagnait. Deux joueurs de profession, qui avaient suivi sa veine et qui avaient gagné des sommes énormes, crurent que le moment était arrivé d'adopter une marche contraire, ils parièrent alors contre lui; mais la fortune resta fidèle à Georges. Ils reperdirent tout ce qu'ils avaient gagné, puis tout ce qu'ils avaient sur eux; puis, comme ils étaient connus pour des gens sûrs, ils empruntèrent au banquier cinquante mille francs qu'ils reperdirent encore. Quant à Georges, impassible, sans qu'une seule émotion transpirât sur son visage, il voyait s'augmenter cette masse d'or et de billets, regardant de temps en temps la pendule qui devait sonner l'heure de sa retraite. Enfin cette heure sonna. Georges s'arrêta à l'instant, chargea son domestique de l'or et des billets gagnés, et, avec le même calme, la même impassibilité qu'il avait joué, qu'il avait perdu et qu'il avait gagné, il sortit, envié par tous ceux qui avaient assisté à la scène qui venait de se passer, et qui s'attendaient à le revoir le lendemain.
Mais, contre l'attente de tout le monde, Georges ne reparut pas. Il fit plus: il mit l'or et les billets, pêle-mêle, dans un tiroir de son secrétaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours après. Ce jour arrivé, Georges rouvrit le tiroir, et fit la vérification de son trésor. Il avait gagné deux cent mille francs.
Georges était content de lui; il avait vaincu une passion.
Georges avait les sens ardents d'un homme des tropiques.
À la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une courtisane, célèbre par sa beauté et par sa capricieuse fantaisie. Ce soir-là, il avait pris à la moderne Laïs une recrudescence de vertu. La soirée se passa donc à parler morale; on eût cru que la maîtresse de la maison aspirait au prix Montyon. Cependant, on avait pu voir que les yeux de la belle prêcheuse se fixaient de temps en temps sur Georges avec une expression d'ardent désir qui démentait la froideur de ses paroles. Georges de son côté, trouva cette femme plus désirable encore qu'on ne lui avait dit. Et, pendant trois jours, le souvenir de cette séduisante Astarté poursuivit la virginale imagination du jeune homme. Le quatrième jour, Georges reprit le chemin de la maison qu'elle habitait, monta l'escalier avec un effroyable battement de cœur, tira la sonnette avec un mouvement si convulsif, que le cordon faillit lui rester dans la main; puis, sentant les pas de la femme de chambre qui s'approchaient, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son visage d'être calme, et, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre trace d'émotion, il demanda à la femme de chambre de le conduire à sa maîtresse. Celle-ci avait entendu sa voix. Elle accourut, joyeuse et bondissante; car l'image de Georges, dont la vue lui avait fait, au moment où elle l'avait aperçu, une profonde impression, ne l'avait pas quittée depuis; elle espérait donc que l'amour, ou du moins le désir, ramenait près d'elle le beau jeune homme qui avait produit sur elle une si profonde impression.
Elle se trompait: c'était encore une épreuve sur lui-même que Georges avait résolu de faire: il était venu là pour mettre aux prises une volonté de fer et des sens de feu. Il resta deux heures près de cette femme, donnant un pari pour prétexte à son impassibilité, et luttant à la fois contre le torrent de ses désirs et les caresses de la débauche; puis, au bout de deux heures, vainqueur dans cette seconde épreuve, comme il l'avait été dans la première, il sortit.
Georges était content de lui, il avait dompté ses sens.