—Allons, enfants! dit-il, voici le moment suprême arrivé. Feu sur les habits rouges, et ne perdez pas un coup; dans une heure, la poudre et les balles seront rares.
Au même instant, la fusillade éclata. Les nègres, en général, sont d'excellents tireurs; aussi exécutèrent-ils à la lettre la recommandation de Laïza, et les rangs des Anglais commencèrent-ils à s'éclaircir; mais, à chaque décharge, les rangs se resserraient avec une discipline admirable, et la colonne, retardée par la difficulté du passage, continuait de s'avancer dans le souterrain. Au reste, pas un coup de fusil n'était tiré de la part des Anglais; ils paraissaient décidés cette fois à enlever les retranchements à la baïonnette.
La situation, grave pour tous, l'était doublement pour Georges grâce à l'impuissance à laquelle il était condamné. Il s'était d'abord soulevé sur son coude; puis il s'était mis sur ses genoux; enfin, il était parvenu à se dresser sur ses pieds; mais, parvenu à ce point, sa faiblesse était si grande, qu'il lui semblait que la terre manquait sous lui, et qu'il était forcé de se cramponner de ses mains aux branches qui l'entouraient. Tout en reconnaissant le courage des quelques hommes dévoués qui accompagnaient sa fortune jusqu'au bout, il ne pouvait s'empêcher d'admirer ce courage froid et impassible des Anglais, qui continuaient de marcher comme à une parade, quoique, à chaque pas qu'ils faisaient, ils fussent obligés de resserrer les rangs. Enfin, il comprit que, pour cette fois, ils ne reculeraient plus, et que, dans cinq minutes, malgré le feu qui en sortait, ils allaient aborder les retranchements. Alors l'idée que c'était pour lui, pour lui, forcé de rester spectateur impassible du combat, que tous ces hommes allaient se faire tuer, se présenta à son esprit comme un remords; il essaya de faire un pas en avant pour se jeter entre les combattants, et, en se livrant, puisque, selon toute probabilité, c'était à lui seul qu'on en voulait, faire cesser le carnage; mais il sentit qu'il ne pourrait pas parcourir un tiers de la distance qui le séparait des Anglais. Il voulut crier aux assiégés de cesser le feu, aux assiégeants de ne pas aller plus loin, et qu'il se rendait; mais sa voix affaiblie se perdit dans le bruit de la fusillade. D'ailleurs, dans ce moment, il vit son père se lever tout debout, et de la moitié de sa taille, dépasser la hauteur des retranchements; puis, une branche de sapin enflammée à la main, faire quelques pas à la rencontre des Anglais; puis, au milieu du feu et de la fumée, approcher de la terre l'étrange flambeau. Aussitôt une traînée de flamme courut sur la terre, et disparut en s'enfonçant dans le sol; enfin, au même instant, la terre s'agita, une explosion terrible se fit entendre, un cratère flamboyant s'ouvrit sous les pieds des Anglais, la voûte de la caverne s'ouvrit et s'affaissa, les rochers qui pesaient sur elle s'enfoncèrent avec elle, et, aux cris du reste du régiment encore de l'autre côté de l'ouverture, le passage souterrain disparut dans un immense chaos.
—Et maintenant, dit Laïza, pas un instant à perdre.
—Ordonne! que faut-il faire?
—Fuyez vers Grand Port, tâchez de trouver asile dans un vaisseau français: moi, je me charge de Georges.
—Je te l'ai dit, je ne quitterai pas mon fils.
—Et moi, je vous l'ai dit, vous le quitterez; car, en restant, vous le perdez.
—Comment cela?
—Avec votre chien, qu'ils ont toujours, ils vous suivent partout, vous relancent au plus sombre des forêts, vous atteignent au plus profond des cavernes, et Georges, blessé, sera bientôt rejoint; mais, au contraire, fuyez de votre côté: ils croient que votre fils vous accompagne; alors, c'est à vous qu'ils s'attachent, c'est après vous qu'ils s'acharnent, c'est vous qu'ils rejoignent peut-être; moi, pendant ce temps, je profite de la nuit; avec quatre hommes dévoués, j'emporte Georges d'un autre côté; nous gagnons les bois qui environnent le morne du Bambou. Si vous avez quelque moyen de nous sauver, vous allumerez un feu sur l'île des Oiseaux; alors, nous descendrons sur un radeau la Grande-Rivière, et vous venez avec une chaloupe nous recevoir à son embouchure.