À mesure que Georges s'avançait vers la rue de Paris, qui traverse tout le quartier septentrional de la ville, il voyait s'augmenter cette lueur, il entendait redoubler ce bruit; enfin, il arriva à l'angle d'une rue ardemment éclairée, et tout lui fut expliqué.
Toutes les rues qui donnaient sur le camp malabar, c'est-à-dire sur le point par lequel les révoltés devaient pénétrer dans la ville étaient illuminées comme pour un jour de fête, et, de place en place, en face des maisons principales avaient été placés des tonneaux d'arrack, d'eau-de-vie et de rhum défoncés, comme pour une distribution gratis.
Les nègres s'étaient rués comme un torrent sur Port-Louis poussant des clameurs de rage et de vengeance. Mais, en arrivant, ils avaient trouvé les rues illuminées; mais ils avaient vu ces tonneaux tentateurs. Un instant, les ordres de Laïza et l'idée que toutes ces boissons étaient empoisonnées, les avaient retenus; mais bientôt le naturel l'avait emporté sur la discipline, et même sur la crainte. Quelques hommes s'étaient débandés et s'étaient mis à boire. À leurs cris de joie, les autres nègres n'avaient pu tenir leurs rangs: toute cette multitude, qui suffisait pour anéantir Port-Louis, s'était répandue en un instant, éparpillée en une seconde, se groupant autour des tonneaux avec des cris de joyeuse rage, buvant à pleines mains cette eau-de-vie, ce rhum, cet arrack, éternel poison des races noires à la vue duquel un nègre ne sait pas résister, en échange duquel il vend ses enfants, son père, sa mère, et finit souvent par se vendre lui-même.
De là venaient ces cris à l'étrange expression que Georges n'avait pu comprendre. Le gouverneur avait mis en pratique le conseil donné par Jacques lui-même et, comme on le voit, il s'en était bien trouvé. La révolte, entrée dans la ville, s'était amortie avant de traverser le quartier qui s'étend de la Petite-Montagne au Trou-Fanfaron, et était venue mourir à cent pas de l'hôtel du Gouvernement.
À la vue de l'étrange spectacle qui se déroulait sous ses yeux, Georges ne conserva plus aucun doute sur l'issue de son entreprise; il se souvint de la prédiction de Jacques, et se sentit frissonner à la fois de colère et de honte. Ces hommes avec lesquels il comptait changer la face des choses, bouleverser l'île et venger deux siècles d'esclavage par une heure de victoire et par un avenir de liberté, ces hommes étaient là, riant, chantant, dansant, désarmés, ivres, chancelants; ces hommes, trois cents soldats armés de fouets pouvaient maintenant les reconduire au travail, et ces hommes étaient dix mille!
Ainsi, tout ce long labeur de Georges sur lui-même était perdu; toute cette haute étude de son propre cœur, de sa propre force et de sa propre valeur était inutile; toute cette supériorité de caractère donnée par Dieu, d'éducation acquise sur les hommes tout cela venait se briser devant les instincts d'une race qui aimait mieux l'eau-de-vie que la liberté.
Georges sentit aussitôt le néant de ses ambitions; son orgueil, un instant, l'avait transporté sur une montagne, et lui avait fait voir à ses pieds tous les royaumes de la terre; puis tout était disparu, ce n'était qu'une vision. Et Georges se retrouvait juste à la même place où son orgueil trompeur l'avait pris.
Il serrait son barreau de fer entre ses mains; il se sentait pris d'une envie féroce de se jeter au milieu de tous ces misérables et de briser ces crânes abrutis, qui n'avaient pas eu la force de résister à la grossière tentation dont il était la victime.
Des groupes de curieux qui, sans doute, ne comprenaient rien à cette fête improvisée que le gouverneur donnait aux esclaves, regardaient tout cela bouche et yeux béants. Chacun demandait à son voisin ce que cela voulait dire, sans que son voisin, aussi ignorant que lui, pût ni lui répondre ni lui donner la moindre explication.
Georges courut de groupe en groupe, plongeant ses regards jusqu'au fond de ces longues rues, illuminées et pleines de nègres ivres, poussant des rumeurs insensées. Il cherchait au milieu de toute cette foule d'êtres immondes un homme, un seul homme, sur lequel il comptait encore au milieu de la dégradation générale. Cet homme, c'était Laïza.