Il n'y avait donc pas d'espérance de fuir sans un secours étranger.
Mais ce secours étranger, Georges l'attendait sans doute; car, laissant sa fenêtre ouverte, il demeura les yeux constamment fixés sur l'hôtel Coignet, qui, comme nous l'avons dit, s'élève en face de la Police. En effet, son espérance ne fut pas trompée: au bout d'une heure, il vit Miko-Miko, son bambou sur l'épaule, traverser la chambre en face de la sienne, conduit par un domestique de l'hôtel. Le jeune homme et lui n'échangèrent qu'un regard; mais ce regard, si rapide qu'il fût, ramena la sérénité sur le front de Georges.
À partir de ce moment, Georges parut à peu près aussi tranquille que s'il eût été dans son appartement à Moka: cependant, de temps en temps, un observateur attentif eût remarqué qu'il fronçait le sourcil et passait sa main sur son front. C'est que, sous cette apparence sereine, un monde d'idées grossissait dans son esprit, et, comme une mer qui monte, venait battre son cerveau de son flux et de son reflux.
Cependant, les heures passèrent sans que rien indiquât au prisonnier qu'aucun préparatif se fît dans la ville. On n'entendait ni le roulement du tambour, ni le froissement des armes. Deux ou trois fois, Georges courut à sa fenêtre, trompé par un bruit analogue à un roulement; mais, à chaque fois, il vit qu'il se trompait, et que le bruit qu'il avait pris pour le roulement du tambour était le bruit que faisaient, en passant dans la rue, des voitures chargées de tonneaux.
La nuit venait et, à mesure que venait la nuit, Georges, plus agité et plus inquiet, allait, avec un mouvement fébrile qu'il cherchait d'autant moins à réprimer qu'il était seul, de la porte à la fenêtre; la porte était toujours gardée par la sentinelle, la fenêtre n'avait toujours pour gardien que ses barreaux.
De temps en temps, Georges portait la main à sa poitrine, et une légère contraction de son visage indiquait qu'il éprouvait un de ces serrements de cœur instantanés dont l'homme le plus brave ne peut se rendre maître dans les circonstances suprêmes de la vie; alors, sans doute il pensait à son père, qui ignorait le danger qu'il courait, et à Sara, qui, sans le savoir, l'avait attiré dans ce danger. Quant au gouverneur, quoique Georges gardât contre lui une de ces rages froides et concentrées qu'un joueur qui a perdu garde contre son adversaire, il ne pouvait se dissimuler qu'il avait, dans cette occasion, déployé envers lui, non seulement tous les ménagements aristocratiques qui étaient dans ses habitudes, mais encore qu'il n'était arrivé à le faire arrêter qu'après lui avoir offert toutes les voies de salut qui étaient en son pouvoir.
Ce qui n'empêchait pas que Georges ne fût arrêté sous la prévention de haute trahison.
Sur ces entrefaites, les ténèbres commencèrent à s'épaissir; Georges tira sa montre, il était huit heures et demie du soir: dans une heure et demie, la révolte devait éclater.
Tout à coup, Georges releva la tête et fixa de nouveau ses yeux sur l'hôtel Coignet: dans la chambre située en face de la sienne, il avait vu se mouvoir une ombre; cette ombre lui fit un signe; Georges se dérangea de devant la fenêtre, et un paquet, franchissant la rue et passant à travers les barreaux, vint tomber au milieu de l'appartement.
Georges ne fit qu'un bond et ramassa le paquet: il se composait d'une corde et d'une lime; c'était là ce secours extérieur que Georges attendait. Georges tenait sa liberté entre ses mains; seulement, Georges voulait être libre pour l'heure du danger.