—Et, quoique libre, tu es resté, toi? demanda Georges. C'est étrange.
—Vous allez comprendre cela, dit le nègre en souriant.
—Voyons, répondit Georges, qui, malgré lui, commençait à prendre intérêt à cette conversation.
—Je suis fils de chef, reprit le nègre. Je suis de sang mêlé arabe et zanguebar; je n'étais donc pas né pour être esclave.
Georges sourit de l'orgueil du nègre, sans songer que cet orgueil était le frère cadet du sien.
Le nègre continua sans voir ou sans remarquer ce sourire:
—Le chef de Quérimbo m'a pris dans une guerre et m'a vendu à un négrier, qui m'a vendu à M. de Malmédie. J'ai offert, si l'on voulait envoyer un esclave à Anjouan, de me racheter pour vingt livres de poudre d'or. On n'a pas cru à la parole d'un nègre, on m'a refusé. J'ai insisté quelque temps; puis... il s'est fait un changement dans ma vie et je n'ai plus pensé à partir.
—M. de Malmédie t'a traité comme tu méritais de l'être? demanda Georges.
—Non, ce n'est pas cela, répondit le nègre. Trois ans après, mon frère Nazim fut pris à son tour et vendu comme moi, et, par bonheur, au même maître que moi; mais, n'ayant pas les mêmes raisons que moi pour rester ici, il a voulu fuir. Tu sais le reste, puisque tu l'as sauvé. J'aimais mon frère comme mon enfant, et toi, continua le nègre en croisant ses mains sur sa poitrine et en s'inclinant, je t'aime maintenant comme mon père. Or, voilà ce qui se passe; écoute, cela t'intéresse comme nous. Nous sommes ici quatre vingt mille hommes de couleur et vingt mille blancs.
—Je les ai comptés déjà, dit Georges en souriant.