Georges descendit et entra dans la boutique de Miko-Miko, lequel lui fit à l'instant même voir tous ses trésors. Il n'y avait pas à se tromper au sentiment que le pauvre diable avait voué à Georges, et qui s'échappait du fond de son cœur à chaque parole. C'était tout simple: Miko-Miko, à part deux ou trois de ses compatriotes marchands comme lui, et, par conséquent, sinon ses ennemis, du moins ses rivaux, n'avait pas encore trouvé à Port-Louis une seule personne à qui parler sa langue. Aussi demanda-t-il à Georges de quelle façon il pouvait s'acquitter envers lui du bonheur qu'il lui devait.

Ce que Georges avait à lui demander était bien simple: c'était un plan intérieur de la maison de M. de Malmédie, afin, le cas échéant, de savoir comment parvenir jusqu'à Sara.

Aux premiers mots que dit Georges, Miko-Miko comprit tout: nous avons dit que les Chinois étaient les juifs de l'île de France.

Seulement, pour faciliter les négociations de Miko-Miko avec Sara, et peut-être aussi dans une autre intention, Georges écrivit sur une de ses cartes de visite les prix des différents objets qui pouvaient tenter la jeune fille, recommandant à Miko-Miko de ne laisser voir cette carte qu'à Sara.

Puis il donna au marchand un second quadruple, lui recommandant d'être, le lendemain, vers les trois heures de l'après-midi, à Moka.

Miko-Miko promit de se trouver au rendez-vous, et s'engagea à apporter dans sa tête un plan aussi exact de la maison que celui qu'aurait pu tracer un ingénieur.

Après quoi, attendu qu'il était huit heures, et qu'à neuf heures Georges devait, comme nous l'avons dit, se trouver avec son père à la Pointe-aux-Caves, il remonta à cheval et reprit le chemin de la Petite-Rivière, le cœur plus léger, tant il faut peu de chose en amour pour changer la couleur de l'horizon.

Il était nuit close quand Georges arriva au rendez-vous. Son père, selon l'habitude qu'il avait prise avec les blancs d'être toujours en avance, s'y trouvait depuis dix minutes. À neuf heures et demie, la lune se leva.

C'était le moment qu'attendaient Georges et son père. Leurs yeux se portèrent aussitôt entre l'île Bourbon et l'île de Sable, et, là, par trois fois, ils virent étinceler un éclair. C'était, comme de coutume, un miroir qui réfléchissait les rayons de la lune. À ce signal bien connu des colons, Télémaque, qui avait accompagné ses maîtres, alluma sur le rivage un feu qu'il éteignit cinq minutes après, puis l'on attendit.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée, qu'on vit poindre sur la mer une ligne noire, pareille à quelque poisson qui nagerait à la surface de l'eau; puis cette ligne grandit et prit l'apparence d'une pirogue. Bientôt après, on reconnut une grande chaloupe et l'on commença à voir, au tremblement des rayons de la lune dans la mer, l'action des rames qui battaient l'eau, quoiqu'on n'entendît pas encore leur bruit. Enfin, cette chaloupe entra dans l'anse de la Petite-Rivière, et vint aborder dans la crique qui se trouve en avant du petit fortin.