Mais, comme César Borgia, qui, dans son génie, avait, lors de la mort de son père, tout prévu pour la conquête de l'Italie, excepté qu'à cette époque il serait mourant lui-même, Georges se trouva engagé d'une façon qu'il n'avait pas pu prévoir, et frappé en même temps qu'il voulait frapper. Le jour de son arrivée à Port-Louis, le hasard avait mis sur son chemin une belle jeune fille, dont, malgré lui, il avait gardé le souvenir. Puis la Providence l'avait amené juste à point pour sauver la vie à celle-là même à laquelle il rêvait vaguement depuis qu'il l'avait vue; de sorte que ce rêve était entré plus profondément dans son existence. Enfin, la fatalité les avait réunis la veille, et, là, un coup d'œil, au moment même où il s'apercevait qu'il l'aimait, lui avait dit qu'il était aimé. Dès lors, la lutte prenait pour lui un nouvel intérêt, intérêt auquel son bonheur se trouvait doublement lié, puisque désormais cette lutte avait lieu non seulement au profit de son orgueil, mais encore à celui de son amour.

Seulement, comme nous l'avons dit, blessé lui-même au moment du combat, Georges perdait l'avantage du sang-froid; il est vrai qu'en échange il gagnait la véhémence de la passion.

Mais, si, dans une existence blasée, si, sur un cœur flétri comme celui de Georges, la vue de la jeune fille avait produit l'impression que nous avons dite, l'aspect du jeune homme et les circonstances dans lesquelles il lui était successivement apparu avaient dû produire une bien autre impression sur l'existence juvénile et sur l'âme vierge de Sara. Élevée, depuis le jour où elle avait perdu ses parents, dans la maison de M. de Malmédie, destinée dès cette époque à doubler par sa dot la fortune de l'héritier de la maison, elle s'était dès lors habituée à regarder Henri comme son futur mari, et elle s'était d'autant plus facilement soumise à cette perspective, que Henri était un beau et brave garçon, cité parmi les plus riches et les plus élégants colons, non seulement de Port-Louis, mais encore de toute l'île. Quant aux autres jeunes gens amis de Henri, ses cavaliers à la chasse, ses danseurs au bal, elle les connaissait depuis trop longtemps pour que l'idée lui vînt jamais de distinguer aucun d'eux; c'étaient pour Sara des amis de sa jeunesse, qui devaient l'accompagner tranquillement de leur amitié pendant le reste de sa vie, et voilà tout.

Sara était donc dans cette parfaite quiétude d'âme, lorsque, pour la première fois, elle avait aperçu Georges. Dans la vie d'une jeune fille, un beau jeune homme inconnu, à l'air distingué, aux formes élégantes, est partout un événement, et à bien plus forte raison, comme on le comprend bien, à l'île de France.

La figure du jeune étranger, le timbre de sa voix, les paroles qu'il avait dites, étaient donc demeurés, sans qu'elle sût pourquoi, dans la mémoire de Sara comme demeure un air qu'on n'a entendu qu'une fois, et que cependant on répète dans sa pensée. Sans doute Sara, au bout de quelques jours, eût oublié ce petit événement, si elle eût revu ce jeune homme dans des circonstances ordinaires; peut-être même un examen plus approfondi, comme celui qu'amène une seconde rencontre, au lieu de mêler ce jeune homme plus profondément à sa vie, l'en eût-il éloigné tout à fait. Mais il n'en avait point été ainsi. Dieu avait décidé que Georges et Sara se reverraient dans un moment suprême: la scène de la rivière Noire avait eu lieu. À la curiosité qui avait accompagné la première apparition, s'étaient jointes la poésie et la reconnaissance qui entouraient la seconde. En un instant, Georges s'était transformé aux yeux de la jeune fille. L'étranger inconnu était devenu un ange libérateur. Tout ce que cette mort dont Sara avait été menacée promettait de douleurs, Georges le lui avait épargné; tout ce que la vie à seize ans promet de plaisir, de bonheur et d'avenir, Georges, au moment où elle allait le perdre, le lui avait rendu. Enfin, quand l'ayant vu à peine, quand lui ayant à peine adressé la parole, elle allait se retrouver en face de lui, quand elle allait épancher tout ce que son âme contenait de reconnaissance, on lui défendait d'accorder à cet homme ce qu'elle eût accordé au premier étranger venu, et, plus encore, on lui ordonnait de faire à cet homme une insulte qu'elle n'eût pas faite au dernier des hommes. Alors la reconnaissance refoulée en son cœur s'était changée en amour; un regard avait tout dit à Georges, et un mot de Georges avait tout dit à Sara. Sara n'avait rien pu nier, Georges avait donc le droit de tout croire; puis, après impression, était venue la réflexion. Sara n'avait pu s'empêcher de comparer la conduite de Henri, son futur époux, à celle de cet étranger qui n'était pas même pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les railleries de Henri sur l'inconnu avaient blessé son esprit. L'indifférence de Henri courant à l'hallali du cerf, quand sa fiancée échappait à peine à un danger mortel avait froissé son cœur; enfin, ce ton de maître dont Henri lui avait parlé le jour du bal avait offensé son orgueil: si bien que, pendant cette longue nuit, qui devait être une nuit joyeuse, et dont Henri avait fait une nuit triste et solitaire, Sara s'était interrogée pour la première fois peut-être, et, pour la première fois, elle avait reconnu qu'elle n'aimait pas son cousin. De là à savoir qu'elle en aimait un autre, il n'y avait qu'un pas.

Alors il arriva ce qui arrive en pareil cas. Sara, après avoir porté les yeux sur elle, les reporta autour d'elle, elle pesa à la balance de l'intérêt la conduite de son oncle envers elle; elle se souvint qu'elle avait un million et demi de fortune à peu près, c'est-à-dire qu'elle était près de deux fois riche comme son cousin; elle se demanda si son oncle eût eu pour elle, pauvre et orpheline, les mêmes soins, les mêmes attentions, les mêmes tendresses qu'il avait eus pour elle, opulente héritière, et elle ne vit plus dans l'adoption de M. de Malmédie que ce qui y était réellement, c'est-à-dire le calcul d'un père qui prépare un beau mariage à son fils. Tout cela était bien sans doute un peu sévère; mais les cœurs blessés sont ainsi faits, la reconnaissance s'en va par la blessure, et la douleur qui reste devient un juge rigoureux.

Georges avait prévu tout cela, et il avait compté là-dessus pour plaider sa cause et empirer celle de son rival. Aussi après avoir bien réfléchi, résolut-il de ne rien entreprendre encore ce jour-là, quoique, au fond de son cœur, il sentit une grande impatience de revoir Sara. Voilà donc comment il était son fusil sur l'épaule espérant trouver dans la chasse, sa passion favorite, une distraction qui lui aiderait à tuer sa journée. Mais Georges s'était trompé; son amour pour Sara parlait déjà dans son cœur plus haut que tous les autres sentiments. Aussi, vers les quatre heures, ne pouvant résister plus longtemps à son désir, je ne dirai pas de revoir la jeune fille, car, ne pouvant se présenter chez elle, ce n'était que par hasard qu'il pouvait la rencontrer, mais au besoin de se rapprocher d'elle, il fit seller Antrim, puis, lâchant les rênes au léger enfant de l'Arabie, en moins d'une heure il se trouva dans la capitale de l'île.

Georges ne venait à Port-Louis que dans un seul espoir; mais, comme nous l'avons dit, cet espoir était entièrement soumis au hasard. Or, le hasard fut cette fois inflexible. Georges eut beau passer par toutes les rues qui avoisinaient la maison de M. de Malmédie; il eut beau traverser deux fois le jardin de la Compagnie, promenade habituelle des habitants de Port-Louis; il eut beau faire trois fois le tour du champ de Mars, où tout se préparait pour les courses prochaines, nulle part, même de loin, il ne vit une femme dont la tournure pût lui faire illusion.

À sept heures, Georges perdit tout espoir, et, le cœur serré comme s'il eût subi un malheur, le cœur brisé comme s'il eût éprouvé une fatigue, il reprit le chemin de la Grande-Rivière, mais cette fois au pas et retenant son cheval; car, cette fois, il s'éloignait de Sara, qui n'avait pas deviné sans doute que dix fois Georges était passé dans la rue de la Comédie et dans la rue du Gouvernement, c'est-à-dire à peine à cent pas d'elle. Il traversait donc le camp des noirs libres, situé en dehors de la ville, et retenant toujours Antrim, qui ne comprenait rien à cette allure inaccoutumée, lorsqu'un homme sortit tout à coup de l'une des baraques et vint se jeter à l'étrier de son cheval, serrant ses genoux et lui baisant la main. C'était le marchand chinois, c'était l'homme à l'éventail, c'était Miko-Miko.

À l'instant, Georges comprit vaguement le parti qu'il pouvait tirer de cet homme, à qui son négoce permettait de s'introduire dans toutes les maisons, et qui, par son ignorance de la langue, n'inspirait aucune inquiétude.