II

Seize heures et demie venaient à peine de sonner à l'église de l'Inconorata, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers la fin de juillet, à l'heure de midi. A l'instant même et comme pour attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit éclater tout à coup le carillon immense, universel, épouvantable, des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles napolitaines, et surtout à l'époque assez reculée où se passe cette histoire.

Après une nuit telle que nous venons de la décrire, on peut imaginer quel jour intolérable et brûlant lui avait succédé. Cependant, dans les quartiers situés sur les bords de la mer, la chaleur était moins suffoquante. Une brise presque insensible et n'ayant pas assez de force pour rider la surface du golfe, paraissait suffire aux poumons de ces hommes habitués à une température littéralement infernale. Le plus mince filet d'ombre projeté par le fût d'une colonne ou par le rebord d'une fenêtre, un éventail improvisé avec quelques branches de laurier rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette, c'était plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour défier la canicule et prendre la vie en patience.

Au reste, on avait pris toutes les précautions d'usage dans nos grandes solennités pour garantir une partie de la ville contre cette pluie de feu que le lion céleste laisse tomber sur les peuples abattus, en secouant sa crinière. Toutes les rues qui s'étendaient de la royale demeure de Castel-Nuovo jusqu'à l'église du Carmine, étaient abritées par d'énormes tentes carrelées de mille couleurs; des fleurs et des arbustes jonchaient le pavé sur lequel, par une recherche tout à fait sybaritique, on avait étendu une double couche de sable fin et humide; des fontaines bâclées à la hâte, à l'aide de trois ou quatre tonneaux superposés soufflaient, par la bouche de leurs tritons de plâtre, une cascade argentée, et remplissaient le double office de rafraîchir l'atmosphère et d'arroser les passans.

Tous ces apprêts annonçaient évidemment quelque fête extraordinaire, quelque réjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir impérieux et solennel qu'on n'avait pas jugé à propos de différer à un moment plus propice. En effet, la régente Jeanne de Duras, nièce de la terrible Jeanne Ire, d'homicide et adultère mémoire après avoir reçu à son lever les grands-officiers de la couronne et les principaux barons du royaume, s'était rendue, en grande pompe et suivie de toute sa cour, à l'église de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel, pour remercier l'effigie miraculeuse qu'on y vénère de la double victoire remportée par son frère et seigneur, Ladislas Ier, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile.

La nouvelle n'était arrivée que la veille, et aussitôt l'ordre avait été donné d'en instruire le peuple par une fête improvisée, et d'en rendre grâce à Dieu par une cérémonie pieuse et solennelle, ce qui prouvait à la fois la dévotion de Jeanne et son immense amour fraternel.

Le cortège avait déjà, une première fois, traversé les quais pour se rendre à la place du marché; et la foule, dont la curiosité était loin d'avoir été satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment le retour de la brillante cavalcade.

Cependant quelques groupes, plus insoucians ou dédaigneux, se détachaient de la masse des spectateurs et vaquaient à leur besogne, complètement étrangers à tout le bruit qui se faisait autour d'eux, exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la curiosité générale. C'était un à parte dans ce chœur de cris de toute espèce, un horizon de tableau en désaccord avec les premiers plans, contre toutes les règles de l'art, et, disons mieux, de la nature.

Un de ces groupes était formé par une douzaine de pêcheurs qu'on reconnaissait aisément à leur teint bruni par le hâle, à leurs longs bonnets rouges, et à la mélodie douce et monotone dont ils se berçaient lentement en tirant leurs filets de la mer.

Ils se tenaient à l'écart sur un petit coin du rivage, et, pour diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'étaient partagés en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart d'heure en quart d'heure. Ceux des pêcheurs qui avaient droit au repos venaient s'asseoir à l'ombre, sous l'arche d'un pont à moitié écroulé, et formaient cercle autour d'un personnage qui semblait égayer singulièrement leur récréation.