Il reprit donc tristement ses rames, jetant çà et là un regard à la dérobée pour voir s'il n'apercevait pas une barque, une lumière, un écho lointain. Rien! tout était silence et solitude. Il épia un moment favorable pour se jeter tout à coup sur son homme et essayer une résistance désespérée, ou bien pour s'élancer à la mer et se sauver à la nage; mais le favori le serrait de près, et il voyait briller dans sa main un long stylet qu'il lui eût enfoncé dans la gorge au moindre mouvement. Tout ce qu'il aurait tenté pour se défendre n'aurait donc pu que hâter le moment fatal.

Le pêcheur adressa à Dieu une prière muette et suprême, continua à ramer, et quand il s'aperçut que la terre approchait sans qu'aucun signe d'âme vivante parût sur la jetée, il tendit sa poitrine à son compagnon de voyage, et lui dit d'une voix émue:

—Je sais, monseigneur, quelle récompense m'attend pour vous avoir conduit à votre rendez-vous; seul et sans armes, je ne puis résister ni me défendre. J'ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, pour ne rien savoir; mais je n'ai dû que trop comprendre qu'il s'agit d'un secret terrible. Je vous jure, sur la mémoire sacrée de ma pauvre mère, sur Dieu et sur tous les saints du paradis, je vous jure, seigneur, que je ne chercherai jamais à pénétrer les mystères de cette nuit, et que pas un mot ne sortira de mes lèvres qui puisse vous compromettre, dût on me briser les os sous la roue! Je ne crains pas la mort, mais je vous prie de me faire grâce, non point à cause de moi, mais de mon père, dont je suis le seul soutien; c'est un vieux soldat mutilé, qui a déjà perdu deux enfans au service de sa patrie et qui n'a plus de bras pour gagner son pain. Grâce pour lui et pour mon jeune frère, monseigneur! et Dieu, à son tour, vous fera miséricorde dans ce monde et dans l'autre, et il y aura trois cœurs qui prieront pour vous nuit et jour, car vous les aurez sauvés, vous aurez écouté la voix de l'innocent, vous vous serez fié à la parole du pauvre batelier.

—Qui est donc ton père? demanda le favori s'approchant de plus en plus du pêcheur.

—Giordano Lancia.... Vous avez peut-être entendu prononcer son nom?

—Lancia! s'écria le jeune homme avec un accent de haine et de colère. Si je le connais! je le crois bien! il m'a sauvé la vie....

—En ce cas je suis mort! s'écria le pêcheur avec un soupir.

Et, en effet, avant qu'il eût eu le temps de pousser un cri, l'inconnu lui avait plongé son poignard dans le cœur.

Puis, le faisant glisser dans la mer, il ramena promptement son bateau dans un endroit solitaire et gagna sa maison pour se présenter le lendemain de bonne heure, comme il en avait l'habitude, au lever de la régente.