—Ce qu'il a, je le sais, dit le vieillard: il manque de foi.
—Et comment voulez-vous que je croie, dit l'affligé? Comment voulez-vous que j'espère? Toute ma vie jusqu'aujourd'hui n'a été qu'une douleur: esclave et fils d'esclave, je n'ai jamais eu une heure de joie; enfant, je n'étais pas même libre au sein de ma mère; jeune homme, il m'a fallu travailler incessamment sous la verge et sous le fouet; père et époux, on me retient chaque jour la moitié du pain qui serait nécessaire à ma femme et à mon enfant! à mon enfant qui, atteint jusque dans le ventre de sa mère par les coups dont ils l'ont accablée pendant sa grossesse, est venu au monde maudit, estropié, muet! mon enfant, que nous aimions, tout frappé de la colère céleste qu'il était, et que nous espérions voir échapper à son sort par son malheur même! Eh bien! non, c'était trop de bonheur! son maître l'a vendu hier à un de ces hommes qui font trafic de chair; qui estiment ce que peut rapporter chaque infirmité; qui s'enrichissent à faire mendier pour eux sur la place de Rome des malheureux dont chaque soir ils rouvrent les plaies ou brisent les membres; et demain, demain! on nous l'arrache pour le livrer à cette torture; lui, pauvre innocent, qui n'aura pas même une voix pour se plaindre, pour nous appeler à son secours et pour maudire ses bourreaux!...
—Et si Dieu guérissait ton enfant? dit le vieillard.
—Oh! alors, on nous le laisserait, s'écria le père, car ce qu'ils vendent et achètent, ces misérables, c'est sa misère et son infortune, ses jambes brisées, sa langue muette; s'il marchait et s'il parlait, ce serait un enfant comme tous les enfants, et il n'aurait de valeur que lorsqu'il deviendrait un homme.
—Ouvre cette porte, dit Paul.
L'esclave se leva, l'œil fixe et le visage étonné, plein de doute et d'espoir à la fois, et s'approchant de la porte, il obéit à l'ordre que venait de lui donner le vieillard. Le regard d'Acté, tout voilé de larmes qu'il était, put alors pénétrer dans la seconde chambre; il y avait, comme dans la première, un lit de paille; sur cette paille, un enfant de quatre ou cinq ans était assis, souriant avec insouciance, et jouant avec quelques fleurs, tandis que, près de lui, la face contre terre, raidie et immobile, une femme était couchée, les mains enfoncées dans ses cheveux, et pareille à une statue du Désespoir.
La figure de l'apôtre prit à ce spectacle une expression sublime de confiance et de foi: ses yeux se levèrent vers le ciel, fixes et ardents, comme s'ils pénétraient jusqu'au trône du Saint des saints; un rayon de lumière se joua autour de ses cheveux blancs comme une auréole, et, sans quitter sa place, sans faire un pas, il étendit lentement et gravement la main vers l'enfant, et dit ces seules paroles:
—Au nom du Dieu vivant qui a créé le ciel et la terre, lève-toi et parle!
Et l'enfant se leva et dit:
—Seigneur! Seigneur! que votre saint nom soit béni!