«Je suis né à Tarse en Cilicie; le dévouement de ma ville natale à Auguste avait valu à ses habitants le titre de citoyens romains, de sorte que mes parents déjà riches jouissaient, outre leurs richesses, des avantages attachés au rang que leur avait accordé l'empereur: c'est là que j'étudiai les lettres grecques, qui florissaient chez nous à l'égal d'Athènes. Puis mon père, qui était juif et de la secte pharisienne, m'envoya étudier à Jérusalem, sous Gamaliel, savant et sévère docteur dans la loi de Moïse. Alors je ne m'appelais pas Paul, mais Saül.

«Il y avait vers ce temps à Jérusalem un jeune homme plus âgé que moi de deux ans: on le nommait Jésus, c'est-à-dire sauveur, et l'on racontait de merveilleuses choses sur sa naissance. Un ange était apparu à sa mère, l'avait saluée au nom de Dieu, et lui avait annoncé qu'elle était élue entre toutes les femmes pour enfanter le Messie; quelque temps après, cette jeune fille avait épousé un vieillard nommé Joseph, qui, s'étant aperçu qu'elle était enceinte, et ne voulant pas la déshonorer, avait résolu de la renvoyer secrètement à sa famille. Mais lorsqu'il était dans cette pensée, le même ange du Seigneur qui avait apparu à Marie lui apparut à son tour et lui dit: Joseph, fils de David, ne craignez pas de prendre avec vous Marie, votre femme, car ce qui est né dans elle a été formé par le Saint-Esprit. Vers ce même temps on publia un édit de César Auguste pour faire le dénombrement de tous les habitants de toute la terre: ce fut le premier dénombrement qui se fit par Cyrénus, gouverneur de Syrie, et comme tous allaient se faire enregistrer chacun dans sa ville, Joseph partit aussi de la ville de Nazareth, qui est en Galilée, et vint en Judée, à la ville de David, appelée Bethléem, pour se faire enregistrer avec Marie, son épouse; mais pendant qu'ils étaient là, il arriva que le temps auquel elle devait accoucher s'accomplit: elle enfanta son fils premier-né, et l'ayant emmailloté, elle le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans les environs des bergers qui passaient la nuit dans les champs veillant tour à tour à la garde de leur troupeau: tout à coup un ange du Seigneur se présenta à eux; une lumière divine les environna, ce qui les remplit d'une extrême crainte: alors l'ange leur dit:

«—Ne craignez rien, car je viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie: c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur qui est le Christ.

«C'est que Dieu avait regardé la terre, et il avait pensé que les temps préparés par sa sagesse étaient venus. Le monde entier, ou du moins tout ce que la science païenne connaissait du monde, obéissait à un seul pouvoir. Tyr et Sidon s'étaient écroulés à la parole du prophète; Carthage était rasée au niveau de ses sables, la Grèce conquise, les Gaules vaincues, Alexandrie brûlée; un seul homme commandait à cent provinces par la voix de ses proconsuls, et partout on sentait la pointe du glaive dont la poignée était à Rome. Cependant, malgré sa puissance apparente, l'édifice païen craquait sur sa base d'argile: un malaise inconnu et universel annonçait que le vieux monde était malade au cœur, qu'une crise était imminente, et que des choses nouvelles et inconnues allaient éclater: c'est qu'il n'y avait plus de justice parce qu'il y avait trop de pouvoir; c'est qu'il n'y avait plus d'hommes, parce qu'il y avait trop d'esclaves; c'est qu'il n'y avait plus de religion, parce qu'il y avait trop de dieux. Or, comme je te l'ai dit, au moment où j'arrivai à Jérusalem, un homme m'y avait précédé, qui disait aux puissants: Ne faites que ce qui vous a été ordonné, et rien au-delà. Aux riches: Que celui qui a deux vêtements en donne un à celui qui n'en a point. Aux maîtres: Il n'y a ni premier ni dernier, le royaume de la terre est aux forts, mais le royaume des cieux est aux faibles. Et à tous: Les dieux que vous adorez sont de faux dieux, il n'y a qu'un Dieu unique et tout-puissant qui a crée le monde, et ce Dieu est mon père, car c'est moi qui suis le Messie qui vous a été promis par les Écritures.

«Aveugle et sourd que j'étais alors, je fermai les yeux et les oreilles, ou plutôt l'envie m'aveugla; puis vint la haine, qui me perdit. Voici à quelle occasion je devins le persécuteur ardent de l'homme-Dieu, dont je suis aujourd'hui l'indigne mais fidèle apôtre.

«Un jour que nous avions pêché, Pierre et moi, toute la journée inutilement, sur l'ancien lac de Génésareth, aujourd'hui appelé de Tibériade, Jésus vint au bord du lac, poussé par la foule du peuple qui voulait entendre sa parole: la barque de Pierre se trouvant la plus proche du rivage, ou Pierre étant meilleur que moi, Jésus monta sur sa barque, et s'y étant assis, il continua d'enseigner la foule qui l'écoutait du rivage; puis, lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Pierre:

«—Avancez en pleine eau et jetez vos filets pour pêcher.

«Pierre lui répondit:

«—Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, comment donc serions-nous plus heureux maintenant?

«—Faites ce que je vous dis, continua Jésus.