—Puis-je compter sur toi?
—Ma vie est à César.
—Eh bien! entre dans ce cabinet, et, lorsque j'appellerai au secours, entre vivement, arrête Agérinus, et dis que tu lui as vu lever sur moi le poignard.
—Tes désirs sont des ordres, répondit Anicétus en s'inclinant et en entrant dans le cabinet.
Néron resta seul, prit un miroir, et, voyant que son visage était défait, il en effaça la pâleur avec du rouge; puis, assemblant les ondes de ses cheveux et les plis de sa toge, comme s'il allait monter sur un théâtre, il se coucha dans une pose étudiée, pour attendre le messager d'Agrippine.
Il venait dire à Néron que sa mère était sauvée; il lui raconta donc le double accident de la trirème, que César écouta comme s'il l'ignorait; puis il ajouta que l'auguste Agrippine avait été recueillie par une barque au moment où, perdant toutes ses forces, elle n'avait plus d'espoir que dans l'assistance des dieux.... Cette barque l'avait conduite du golfe de Pouzzoles dans le lac Lucrin, par le canal qu'avait fait creuser Claudius; puis des bords du lac Lucrin elle s'était fait porter en litière à sa villa, d'où, aussitôt arrivée, elle envoyait dire à son fils que les dieux l'avaient prise sous leur garde, le conjurant, quelque désir qu'il eût de la voir, de différer sa visite, car elle avait besoin de repos pour le moment. Néron l'écouta jusqu'au bout jouant la terreur, la surprise et la joie, selon ce que disait le narrateur; puis, lorsqu'il eut su ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire le lieu où s'était retirée sa mère, accomplissant aussitôt le projet qu'il avait formé à la hâte, il jeta une épée nue entre les jambes du messager en appelant du secours: aussitôt Anicétus s'élança de son cabinet, saisit l'envoyé d'Agrippine, et, ramassant le glaive qui se trouvait à ses pieds avant qu'il eut eu le temps de nier l'attentat qu'on lui imputait, il le remit aux mains du chef des prétoriens, accouru avec sa garde à la voix de l'empereur, et s'élança dans les corridors du palais en criant que Néron venait de manquer d'être assassiné par ordre de sa mère.
Pendant que ces choses se passaient à Bauli, Agrippine, comme nous l'avons dit, avait été sauvée par une barque de pêcheur qui rentrait tardivement au port; mais, au moment de joindre cette barque, ignorant si la colère de Néron n'allait pas la poursuivre à sa villa du lac Lucrin, et ne voulant pas entraîner dans sa perte la jeune fille à qui elle devait la vie, elle avait demandé à Acté si elle se sentait assez de forces pour gagner le rivage que l'on commençait à apercevoir à la ligne sombre de ses collines qui semblaient, comme une découpure, séparer le ciel de la mer; Acté, devinant le motif qui faisait agir la mère de l'empereur, avait insisté pour la suivre; mais celle-ci lui avait ordonné positivement de la quitter, lui promettant de la rappeler près d'elle si elle n'avait rien à craindre; Acté avait obéi, et Agrippine, inaperçue jusqu'alors, poussant un cri de détresse, avait appelé à elle la barque paresseuse, tandis qu'Acté s'éloignait invisible, blanche et légère à surface du golfe, et pareille à un cygne qui cache sa tête dans l'eau.
Cependant, à mesure qu'Agrippine s'avançait vers la plage, la plage semblait s'éveiller à ses yeux et à ses oreilles: elle voyait des lumières insensées courir le long du bord, et le vent apportait des clameurs dont son inquiétude cherchait à deviner le sens: c'est qu'Anicétus, en rentrant au port de Bauli, avait répandu le bruit du naufrage et de la mort de la mère de l'empereur, et qu'aussitôt ses esclaves, ses clients et ses amis, s'étaient répandus sur le rivage, dans l'espoir qu'elle regagnerait le bord vivante, ou que du moins la mer pousserait son cadavre à la rive: aussi, dès qu'au travers de l'obscurité une voile blanche fut aperçue, toute la foule se précipita vers le point où elle allait aborder, et dès qu'on eut reconnu que la barque portait Agrippine, toutes ces clameurs funèbres se changèrent en cris de joie: de sorte que la mère de César, condamnée d'un côté du golfe, mettait pied à terre de l'autre avec toutes les acclamations d'un retour et tous les honneurs d'un triomphe, et ce fut portée dans les bras de ses serviteurs et escortée de toute une population émue par cet événement et réveillée au milieu de son sommeil, qu'elle rentra dans sa villa impériale, dont les portes se refermèrent à l'instant derrière elle; mais tous les habitants de la rive, depuis Pouzzoles jusqu'à Baïa, n'en restèrent pas moins debout, et la curiosité de ceux qui arrivaient, se mêlant à l'agitation de ceux qui avaient accompagné Agrippine depuis la mer, de nouveaux cris de joie et d'amour retentirent, demandant à voir celle à qui le sénat, sur un ordre de l'empereur, avait déféré le titre d'Auguste.
Cependant Agrippine, retirée au plus profond de ses appartements, loin de se rendre à ces transports, en éprouvait une terreur plus grande, toute popularité étant un crime à la cour de Néron; à plus forte raison quand cette popularité s'attachait à une tête proscrite. À peine rentrée dans sa chambre, elle avait fait venir son affranchi Agérinus, le seul homme sur lequel elle crût pouvoir compter; elle l'avait chargé d'aller porter à Néron le message que nous l'avons vu accomplir: puis, ce premier soin rempli, elle avait songé à ses blessures, et, après y avoir fait mettre le premier appareil, éloignant toutes ses femmes, elle s'était couchée, la tête enveloppée du manteau qui couvrait son lit, tout entière à des réflexions terribles, écoutant les clameurs du dehors, qui de moment en moment devenaient plus bruyantes; tout à coup ces mille voix se turent, les clameurs s'éteignirent comme par enchantement, les lueurs des torches qui venaient trembler aux fenêtres comme le reflet d'un incendie s'effacèrent; la nuit reprit son obscurité, et le silence son mystère. Agrippine sentit un tremblement mortel courir par tout son corps et une sueur froide lui monter au front, car elle devinait que ce n'était pas sans cause que cette foule s'était tue, et que ces lumières s'étaient éteintes. En effet, au bout d'un instant, le bruit d'une troupe armée qui entrait dans une cour extérieure se fit entendre, puis des pas de plus en plus distincts s'approchèrent retentissant de corridor en corridor et de chambre en chambre. Agrippine écoutait ce bruit menaçant, appuyée sur son coude, haletante, mais immobile, car, n'ayant pas l'espoir de la fuite, elle n'en avait pas même l'intention: enfin la porte de sa chambre s'ouvrit. Alors, rappelant à elle tout son courage, elle se retourna, pâle, mais résolue, et elle aperçut sur le seuil l'affranchi Anicétus, et derrière lui le tétrarque Herculeus, et Olaritus, centurion de marine; à l'aspect d'Anicétus qu'elle savait le confident, et parfois l'exécuteur de Néron, elle comprit que c'en était fait, et, renonçant à toute plainte comme à toute supplication:
—Si tu viens en messager, dit-elle, annonce à mon fils mon rétablissement; si tu viens en bourreau, fais ton office.