X

Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère: il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.

Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.

En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.

Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du pied:

—Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.

Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.

—Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.

—Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.

Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour protéger son patron.

—Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que puis-je pour vous?

—Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.

—Ah! c'est une consultation que vous demandez?

—Précisément cela et rien de plus.

—Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.

—Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit remise.

—Auprès de qui?

—Auprès de la mère.

—Seule? en arrière du mari?

—Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec la mère.

—Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?

—Nous avons cessé de nous entendre.

—Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se tromper?

—Non, à la longue.

—Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.

—Elle a précisément les mains liées.

—Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?

—Je n'ai pas à me plaindre d'elle.

—Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de faire intervenir le mari?

—Justement.

—Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?

—A son aise.

—Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions inutiles; enfin il est en état de prendre hic et nunc une certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?

—Oui.

—Et il est considéré?

—Très considéré.

—Aime-t-il sa femme?

—Passionnément.

—Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un accident?

—Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.

—Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre fille, dites-vous?

—J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.

—Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?

—Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que je viens vous demander.

—C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire de la famille, si vous le connaissez.

—J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler autrefois.

—Vous avez retenu son nom?

Nicétas hésita un moment.

—Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.

—Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.

—Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez plus facilement.

Le voilà: Le Genest de la Crochardière.

—Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.

—Je comprends.

—Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera. Vous êtes averti, cela suffit.

Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:

—Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous sommes gens de revue.

Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.

Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.

De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis il attendit.

—C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.

Le notaire s'inclina sans répondre.

—D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de l'enfant.

Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait affaire.

—Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de la famille?

—C'était mon père.

Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.

—Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite son héritière...

Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.

Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait préparé:

—Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.

Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.

—Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa tendresse.

La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?

Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.

La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.

—L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement tranquille.

—Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile était bien le malin qu'il se vantait d'être.

—Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, après demain, je suis pris toute la journée.—Samedi vous convient-il?

—Parfaitement.

—Alors, samedi à onze heures.

Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.

—Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.

—Champs-Élysées, 44 ter.