IX

Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude, s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et bizarre depuis dix ans.

Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de tout ce qui arrivait.

D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit bouleversé.

Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se sauvait et la fuyait?

Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince N. Amouroff.»

Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.

—Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.

—La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.

Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de Paris à Chambrais méritant quelques égards.

Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se servant de sa plume et de son buvard.

—Où est cette personne? demanda-t-elle.

—Dans le salon d'attente.

Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.

Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.

Elle retint un cri:

—Vous!

Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.

—Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.

—Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me suis présenté sous mon nom.

—Votre nom!

—Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.

—C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.

—Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.

Elle fit un signe de tête.

—En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?

Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres mille francs.

—C'est impossible, dit-elle nettement.

—Qu'est ce qui est impossible?

—Ce que vous demandez.

—Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent mille francs seulement.

—Je n'ai pas les cent mille francs.

—Vous les trouverez.

—C'est impossible.

—Vraiment impossible?

—Absolument.

—Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?

—Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.

Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute insistance était inutile.

Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.

—Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...

Elle respira.

—... Et à reconnaître ma fille.

Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.

—Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.

Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille francs.

Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.

Il continua:

—Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.

—Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé exige pour elle?

—Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?

—Parce que je ne le peux pas.

Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:

—Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.

Il se leva.

De la main, elle l'arrêta.

—Ne partez pas, dit-elle.

—Et que voulez-vous, madame?

—Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse la vérité.

—Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.

—C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.

—Alors, restons-en là.

De nouveau il se leva.

Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle était aux abois.

—Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.

Il prit un air indigné.

—Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou ma fille.

—Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...

—D'où viennent ces dangers? interrompit-il.

—De mon mari.

—Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me faut.

Elle poussa un cri étouffé.

—Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.

Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le cordon de la sonnette.

—Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui sera votre esclave.

Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa chambre.

—Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.

Elle sonna.