XLIX
Pendant que le prince Michel sortait de la chambre, madame Prétavoine eut une tentation.
Les choses avaient si bien marché qu'elles avaient dépassé ses espérances.
Pourquoi ne profiterait-elle pas de ses avantages?
Pourquoi ne ferait-elle point payer à madame de la Roche-Odon et les 17,500 fr., montant de la dette contractée par ce jeune coquin au profit d'Aurélien, et les 10,000 francs, montant du chèque faux?
En réalité, il avait indûment touché 27,500 francs; et c'est une belle somme, agréable à recouvrer.
Que fallait-il pour cela?
Un peu d'habileté, et la vicomtesse payait ces 27,500 francs.
Devait-elle risquer cette aventure?
Elle avait, il est vrai, fait son deuil de cet argent, qui, ainsi déboursé, était une simple avance de fonds destinée à s'assurer la main de Bérengère et l'héritage du vieux comte de la Roche-Odon.
Cette considération financière la détermina à renoncer à cette affaire. La risquer serait s'écarter de la règle qui avait dirigé sa vie, celle «du gagne-petit».
—Vous pensez peut-être que j'ai été bien sévère avec monsieur votre fils, dit-elle d'un ton bénévole.
Sans répondre, madame de la Roche-Odon fit un signe négatif.
—Mon Dieu, poursuivit madame Prétavoine, il faut juger humainement les choses humaines; il est certain qu'à la faute de ce pauvre jeune homme, on peut trouver des circonstances atténuantes, et même des excuses. Ainsi qu'il l'a dit lui-même, si mon fils avait été chez lui, ce faux n'aurait pas été fabriqué, mon fils aurait prêté ces dix mille francs comme il en avait déjà prêté dix-sept mille cinq cents.
—Ces dix mille francs et ces dix-sept mille francs vous seront rendus par moi, madame.
Certes l'occasion était bien tentante, cependant madame Prétavoine la refusa une fois encore.
—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, au moins pour le moment, dit-elle; en tout cas, si nous parlons de ce remboursement, que ce soit pour bien marquer qu'il arrive comme une excuse. Ainsi d'une part, le prince est certain que si mon fils était à Rome, il lui prêterait ces dix mille francs; et d'autre part il est certain aussi que ces dix mille francs seront payés par vous. Ces deux certitudes changent considérablement, vous en conviendrez, les conditions dans lesquelles s'est accompli le... je veux dire l'accident. Ce n'est plus du tout le crime dont me parlait le directeur de la banque de Rome et que par ses yeux j'avais vu tout d'abord: le prince s'introduisant chez mon fils, dérobant un chèque, le couvrant d'une écriture et d'une signature fausses, et le présentant à la banque pour voler une somme de dix mille francs. Où est le vol, puisqu'il n'y avait plus intention de s'approprier ces dix mille francs? où est le faux, puisque mon fils, s'il avait été chez lui, aurait rempli ce chèque et l'aurait signé exactement comme le prince l'a fait lui-même? Non véritablement, non, je ne puis voir dans tout cela ni un vol, ni un faux.
Madame de la Roche-Odon buvait ces paroles qui répondaient trop bien à son propre sentiment, pour qu'elle eût la force de les arrêter au passage et de les examiner.
S'il était habile de s'engager dans cette voie, il ne fallait cependant pas aller trop loin, sous peine de dépasser le but; madame Prétavoine s'arrêta.
—Mes sentiments se sont si bien modifiés en serrant de près cette question, dit-elle, que j'en reviens à l'idée à laquelle je m'étais arrêtée ce matin après avoir reçu la lettre de mon fils, et dont je vous faisais part tout à l'heure.
—Quelle idée?
—Celle qui s'applique aux projets de mon fils.
—C'est de ce malheureux chèque qu'il s'agit.
—Sans doute, et c'est de lui aussi que je veux parler. Ainsi ce chèque aurait été un faux nettement caractérisé, comme je le croyais en venant ici, avec la circonstance aggravante d'escroquerie, que bien certainement j'aurais renoncé à cette idée. Je vous l'ai dit et vous le savez d'ailleurs, je suis une femme chrétienne, comme mon fils est un jeune homme sincèrement chrétien, nous ne pourrions donc ni lui ni moi nous allier à une famille dont un membre aurait commis un crime. Vous me direz que la charité ordonne de pardonner: assurément; mais c'est aux autres qu'il faut être indulgent, non aux siens, c'est-à-dire à soi-même. Le crime auquel je croyais n'existant plus, je puis donc revenir à mon idée.
—Mais, madame...
—Vous ne comprenez pas que je veuille aujourd'hui ce que j'ai naguère combattu de toutes mes forces. Cependant le changement qui s'est fait en moi est, il me semble, bien explicable. Tant que j'ai cru que je pourrais détourner mon fils de son projet, je n'ai rien épargné pour lui opposer une vive résistance. Mais je vois aujourd'hui que je suis vaincue. Aujourd'hui mon fils m'annonce que je ne le reverrai plus et qu'il s'expatriera en Chine où il recherchera le martyre, s'il ne devient pas le mari de celle qu'il aime jusqu'à en mourir. Dans ces conditions désespérées, la mère l'emporte en moi sur la femme d'argent, et j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille pour mon fils.
—Ma fille! s'écria madame de la Roche-Odon.
Et cette seule exclamation en apprit plus à madame Prétavoine qu'un long discours: la vicomtesse ne voulait pas marier sa fille et surtout elle ne voulait pas la donner à M. Aurélien Prétavoine.
Cependant, la situation était telle que madame de la Roche-Odon devait se contenir et ménager celle qui avait entre les mains ce terrible chèque.
—Ma fille, dit-elle, mais, madame, je ne sais si elle veut se marier; je ne sais si elle accepterait monsieur votre fils pour mari; je ne sais...
—Ce n'est pas que vous me donniez mademoiselle Bérengère que je demande, c'est que vous me donniez votre consentement à son mariage avec mon fils. Gagner mademoiselle Bérengère, toucher son coeur, se faire aimer d'elle, cela regarde mon fils; ce qui me regarde, moi, c'est d'obtenir votre consentement, et c'est ce seul consentement que je vous demande.
—Mais, madame, encore une fois, c'est de mon fils qu'il s'agit en ce moment, non de ma fille; pour elle nous verrons plus tard; je ne puis vous répondre ainsi.
—Nous nous comprenons mal ou plutôt nous ne nous comprenons pas du tout; si je vous parle de mademoiselle votre fille, cela n'empêche pas qu'il s'agisse de monsieur votre fils: ils sont en ce moment solidaires l'un de l'autre. Vous avez trop d'expérience pour ne pas voir que je veux en ce moment profiter des avantages que le hasard, disons mieux, que la Providence divine a mis entre mes mains. Je n'ai qu'un mot à dire, que cent pas à faire pour que le prince Michel, votre fils, soit arrêté comme faussaire et passe aux assises. Ce mot, assurément, je ne le dirai pas, je ne pourrais pas le dire, s'il s'applique au futur beau-frère de mon fils. Mais ne sentez-vous pas que si ma demande était accueillie par un refus dédaigneux, mes sentiments pourraient être changés? De quoi n'est pas capable une mère qui veut assurer le bonheur de son enfant, et c'est le bonheur, c'est la vie de mon fils qui sont en jeu en ce moment. Réfléchissez à cela, madame, je vous en prie, dans votre intérêt, dans celui de votre fils, réfléchissez avant de répondre à ma demande.
Pour la première fois, madame de la Roche-Odon comprenait ce que pouvait être cette femme de manières douces à laquelle elle n'avait jamais daigné prêter attention; mais plus elle était à craindre, plus il fallait se montrer prudent avec elle.
—Vous avez raison, dit-elle, je réfléchirai, et demain, en vous portant les 27,500 francs qui vous sont dus, je répondrai à votre demande, que j'aurai pu examiner.
—Soit, madame, à demain.
Et madame Prétavoine se leva.
La vicomtesse se crut sauvée, mais madame Prétavoine ne sortit pas.
—Si j'accepte demain, dit-elle, c'est pour la réponse et non pour les 27,500 fr. En effet, je ne prendrai pas cette somme.
—Elle vous est due.
—Elle serait due à une étrangère, mais demain, j'en ai la conviction, vous aurez compris que je ne puis pas être une étrangère pour vous. J'aurai l'honneur de vous attendre jusqu'à trois heures. Pour ces 27,500 francs, je n'accepterai de vous qu'une seule chose: une reconnaissance de cette somme payable à présentation. Pour ma demande, je n'accepterai aussi qu'une seule chose: un consentement à ce mariage passé par vous devant le chancelier de la légation. Avant demain trois heures, vous aurez eu tout le temps de réfléchir, et si ce que je vous demande ne vous paraît pas possible, il sera inutile que vous preniez la peine de vous déranger. A quatre heures, la plainte en faux sera déposée avec ce chèque à l'appui. Elle ne le serait avant que si vous jugiez à propos de quitter Rome ce soir, par exemple, ou demain matin, avec monsieur votre fils, et vous le comprenez, que le prince Michel Sobolewski soit condamné pour faux par contumace ou contradictoirement, c'est exactement la même chose, au moins au point de vue de l'honneur.
—Mais c'est un égorgement! s'écria madame de la Roche-Odon qui se sentait prise dans un étau dont cette femme à la voix onctueuse manoeuvrait la vis avec une main de fer.
—Ce qui en serait un, ce serait de faire le malheur de mon fils, qui adore mademoiselle votre fille, et qui sera pour vous, madame, le gendre le plus tendre, le plus affectueux, le plus soumis; près de lui, près de votre fille, vous pourrez continuer la grande existence qui vous est nécessaire, car sa fortune, je vous l'ai déjà dit, est considérable, et de plus Sa Sainteté daigne lui conférer dans quelques jours le titre de comte. Que si dans vos réflexions vous vous préoccupez, comme cela est naturel, du bonheur de votre fille, vous devez écarter tout souci à ce sujet. Encore une fois, ce n'est pas vous, madame, qui marierez mademoiselle votre fille, ce sera son grand-père, le comte de la Roche-Odon, près duquel elle vit, et qui, vous le pensez bien, ne lui donnera pas un mari indigne d'elle; ce sera elle-même qui choisira librement son mari. Tout ce que je vous demande, c'est votre consentement légal, et après avoir réfléchi, vous verrez, j'en suis certaine, les avantages qu'il y a pour tous à l'accorder, et les dangers, au contraire, qu'il y aurait à le refuser.
Et sur ce mot, ayant salué humblement, elle se dirigea vers la porte.