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En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Prétavoine retourna à la banque de Rome, car il fallait prévoir le cas, probable d'ailleurs, où la vicomtesse voudrait faire une tentative auprès des directeurs de cette banque afin d'empêcher le dépôt de la plainte en faux.
La banque était fermée, mais madame Prétavoine obtint l'adresse du directeur à qui elle avait eu affaire dans la journée, et elle alla immédiatement le relancer à son domicile particulier, via Venti Settembre.
—Eh bien, madame, demanda le directeur lorsqu'il vit quelle était la personne qui l'avait dérangé.
—Eh bien, j'ai l'espérance d'être payée demain; seulement je pense que demain matin on viendra vous demander, vous supplier de ne pas déposer de plainte, et moi je viens ce soir vous demander de ne pas recevoir madame de la Roche-Odon.
—Voulez-vous donc que la plainte soit déposée?
Madame Prétavoine comprit que cet homme d'affaires cherchait à deviner quel intérêt elle pouvait avoir à s'occuper si activement de ce faux, et elle voulut lui donner une raison qui expliquât et justifiât son intervention.
—Il faut vous dire, continua-t-elle, que le prince Michel Sobolewski doit à mon fils une somme de 17,500 francs, et je profite de cet incident du chèque faux pour me faire payer, en même temps que les 10,000 francs, montant du chèque, cette somme de 17,500 francs.
—Ah! parfaitement, dit le banquier, comprenant alors l'intervention de madame Prétavoine dans une affaire qui, en apparence, ne la touchait que d'une façon incidente. Vous avez bien raison de saisir cette occasion, car vos 17,500 francs seraient perdus, tandis que les 27,500 francs seront payés.
—Alors?
—Alors, vous pouvez compter sur moi; vous m'avez rendu service en vous occupant de cette négociation, je vous en rendrai demain un du même genre en ne m'occupant de rien. Vous avez commencé cette affaire, vous la terminerez; je n'interviendrais que pour déposer la plainte s'il y avait lieu. Il faut bien s'entr'aider, que diable! Soyez donc rassurée pour demain; si madame de la Roche-Odon me cherche, elle ne me trouvera pas, je serai à chasser dans la forêt de Laurentum, et je ne rentrerai à Rome que tard dans la soirée; il faudra donc qu'elle s'adresse à vous.
Et madame Prétavoine, pleinement rassurée, rentra dîner de bon appétit: elle avait bien employé sa journée quoiqu'elle fût restée au lit une grande partie de la matinée.
Tandis que madame Prétavoine dînait tranquillement, madame de la Roche-Odon restait livrée à de terribles angoisses, se demandant si elle devait abandonner son fils pour sauver sa fille ou sacrifier sa fille pour sauver son fils.
Car il n'y avait pas à se bercer dans l'illusion, cette femme noire serait implacable; elle voulait ce mariage, et s'il lui échappait alors qu'elle croyait le tenir, elle se vengerait en déposant cette plainte en faux.
Les sentiments que madame de la Roche-Odon éprouvait pour sa fille n'étaient point ceux d'une mère passionnée; elle avait peu vu cette enfant, et entraînée dans le tourbillon de sa vie de plaisir, elle l'avait bien souvent oubliée. Mais cette vie de plaisir venait d'être brusquement interrompue, et le désespoir qu'elle éprouvait avait amolli son coeur; elle était seule maintenant, car elle ne pouvait pas compter sur Michel, et l'excès de son propre malheur la rendait plus tendre au malheur d'autrui qu'elle ne l'eût été quelques semaines auparavant.
Il ne fallait pas, elle ne devait pas consentir à ce mariage.
Il n'y avait qu'un moyen pour ne pas donner ce consentement, c'était de payer la banque de Rome, afin d'empêcher le dépôt de la plainte.
Elle sonna sa femme de chambre; et lui dit qu'il fallait tout de suite prendre sur ses diamants ce qui était nécessaire pour se procurer une somme de vingt huit mille francs.
Mais Emma, qui avait son franc-parler avec sa maîtresse, déclara nettement qu'elle ne se chargerait pas d'une pareille négociation.
—Je ne peux pas empêcher madame de se réduire à la misère pour son fils, mais j'aimerais mieux me couper la main que de vendre ses diamants; d'ailleurs les vendre en ce moment c'est avouer que les bruits qui ont couru Rome sont vrais; madame n'a pas pensé à cela.
Certes, oui, la vicomtesse avait pensé à cela, mais elle n'avait pas d'autres moyens pour se procurer cette somme que de vendre ou tout au moins que d'engager ses diamants, seule épave qui lui restât de son naufrage et des millions qu'elle avait dissipés.
Il lui en coûtait de dire la vérité à Emma qui détestait déjà Michel si profondément; cependant comme elle avait besoin de son concours, elle s'y décida; seulement elle arrangea le faux comme madame Prétavoine l'avait arrangé lorsqu'elle avait voulu l'excuser.
Emma fut épouvantée, car si dans cette terrible affaire elle ne vit pas la main de madame Prétavoine, elle la devina, comme elle l'avait devinée dans l'arrivée de lord Harley.
Elle ouvrit la bouche pour dire ses soupçons, mais la réflexion la retint; elle ne pouvait pas accuser madame Prétavoine sans s'accuser elle-même, et son repentir n'allait pas jusqu'à se confesser. Comment la vicomtesse prendrait-elle cette confession dans l'état de crise où elle était? D'ailleurs elle avait mieux à faire; c'était de sauver sa maîtresse.
—Madame pense bien que je ne suis pas sans avoir fait quelques économies; j'ai quarante mille francs à moi en diverses valeurs; je les déposerai demain chez un banquier, j'emprunterai dessus les vingt-huit mille francs, de sorte que madame pourra payer ainsi et les dix mille francs du chèque et dix-sept mille cinq cents francs réclamés par madame Prétavoine.
Pendant que ceci se passait entre madame de la Roche-Odon et sa femme de chambre, le prince Michel se faisait servir à dîner «parce qu'il était diablement pressé, ayant sa revanche à prendre avec les mille francs qui lui restaient.»
Cependant il ne put pas sortir aussitôt qu'il en avait l'intention, sa mère le retint pour lui expliquer les menaces de madame Prétavoine.
—Pourquoi ne pas lui donner ce consentement? dit-il, le Prétavoine est riche et il est assez bête pour faire un précieux mari; maintenant qu'il va être comte, rien ne s'oppose à ce qu'on l'accepte; en tous cas, cela vaudrait mieux que de prendre l'argent de cette gueuse d'Emma, qui est sûrement de l'argent volé, car enfin on ne me fera jamais accroire qu'une femme de chambre peut économiser quarante mille francs; pourquoi payer ces 27,500 francs quand on peut ne pas les payer? donne donc ton consentement; si Bérengère ne veut pas du Prétavoine elle le refusera.
Et il s'en alla fort satisfait de la tournure que prenait son affaire, car en aucun cas il n'avait rien à craindre, et que sa mère donnât les 27,500 francs ou qu'elle donnât son consentement, le chèque serait toujours rendu,—ce qui pour lui était le seul point à considérer.
Le lendemain matin, à dix heures, Emma apportait 28,000 francs à sa maîtresse, et celle-ci courait à la banque de Rome; mais, à ses questions, on répondait que le directeur était absent de Rome, pour toute la journée, sans qu'on sût où il était. A qui s'adresser? Elle ne pouvait pas parler de ce chèque aux caissiers et aux employés. D'ailleurs à quoi bon, ils n'auraient pas pu prendre une résolution.
La situation était cruelle.
Si pénible que fût la démarche, il fallait aller demander à madame Prétavoine d'attendre jusqu'au lendemain.
Elle y alla.
Mais madame Prétavoine ne voulut rien entendre.
—C'est un délai que vous me demandez; je n'en ai jamais accordé un quand j'étais dans les affaires; pour moi, ce qui est dit une fois l'est pour toujours.
—Mais, madame...
—Vous voulez voir le directeur de la banque pour obtenir de lui que la plainte ne soit pas déposée; il n'est pas à Rome, parce que je n'ai pas voulu qu'il y fût. Si à quatre heures je n'ai pas votre consentement, c'est moi qui ferai déposer cette plainte; cela me regarde seule.
Madame de la Roche-Odon s'abaissa jusqu'à prier, jusqu'à supplier; poliment madame Prétavoine lui répondit qu'elle était obligée de sortir et qu'elle aurait l'honneur de l'attendre à trois heures.
Quand Michel apprit ce résultat, il entra dans une colère terrible.
—Voulez-vous que cette vieille sorcière dépose la plainte? s'écria-t-il. Elle a raison, la vieille dévote, de tenir à ce qu'elle a dit: en quoi ce mariage est-il effrayant? ne nous tire-t-il pas d'embarras, au contraire, non-seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir, puisqu'il paraît que ce vieux gredin de comte ne veut pas mourir; toi plus que moi encore; les enfants ne doivent-ils pas des aliments à leurs parents?
Si brutales que fussent ces paroles, elles avaient cependant un fond de vérité, et madame de la Roche-Odon en était arrivée à le reconnaître.
Oui, cela était vrai, ce mariage les tirait d'embarras, puisque, suivant le mot de son fils, le comte ne voulait pas mourir.
Cependant elle ne se rendit pas, et jusqu'à deux heures elle resta hésitante, voulant et ne voulant pas.
Mais à deux heures, ce fut Michel lui-même qui vint l'arracher à ses angoisses.
—Vas-tu donc laisser déposer la plainte?
Elle fut presque heureuse de céder à cette violence.
Les formalités à remplir à la légation furent plus longues qu'elle n'avait pensé, et ce fut à trois heures quarante-cinq minutes seulement qu'elle arriva chez madame Prétavoine.
—J'allais partir pour déposer la plainte, dit celle-ci, qui, ayant vu madame de la Roche-Odon arriver, s'était dépêchée de mettre son chapeau et de revêtir son manteau.
Sans rien dire, madame de la Roche-Odon tendit le consentement et les 27,500 francs en billets de banque.
Madame Prétavoine prit le consentement, mais elle repoussa les billets:
—Non, dit-elle, telles ne sont pas nos conventions, j'ai parlé d'une reconnaissance, et c'est une reconnaissance que je vous prie de m'écrire, car si ce mariage se fait, comme je l'espère, elle sera déchirée.
Madame de la Roche-Odon se mit au bureau que lui montra madame Prétavoine et écrivit cette reconnaissance sous la dictée de celle-ci.
Cela fait, elle se leva et tendit la main à madame Prétavoine pour recevoir en échange le terrible chèque.
Mais celle-ci ne donna pas le chèque qui lui était ainsi demandé.
—Ce chèque est ma garantie que vous ne reviendrez pas sur ce consentement.
—Et moi, madame, où est ma garantie que vous ne déposerez pas cette plainte?
—Dans mon intérêt. Comment voulez-vous que j'accuse de faux le beau-frère de mon fils, le frère de ma bru; le jour du mariage, ce chèque vous sera remis; il n'irait aux mains de la justice que si, par votre fait, ce mariage venait à manquer. Mais cela ne sera pas, j'en suis certaine; votre présence ici est la preuve que vous avez compris qu'il doit avoir lieu. Dans quelques jours j'irai vous rendre votre visite avec mon fils, qui, bien entendu, ignorera toujours comment votre consentement a été obtenu; et aura pour vous les sentiments de gratitude, de tendresse et de respect qu'un fils doit à une mère qui a assuré son bonheur.