JAGO.—Je prends encore une fois congé de vous.

(Jago sort.)

OTHELLO, seul.—Cet homme est d'une honnêteté rare! son esprit plein d'expérience voit toutes les faces des actions des hommes.—Si je la trouve rebelle à ma voix, quand les liens qui l'attachent à moi seraient les fibres mêmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au hasard.—Cela est possible, car je suis noir, et n'ai point ce doux talent de parole que possèdent ces citadins.—D'ailleurs je commence à pencher vers le déclin des ans.—Cependant pas tout à fait encore.—Oui, elle est perdue, je suis trompé, et ma seule ressource doit être de la haïr. O malédiction du mariage! que nous puissions nous dire maîtres de ces frêles créatures, et jamais de leurs désirs! J'aimerais mieux être un crapaud, et vivre des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans ce que j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le malheur des grandes âmes; elles sont moins bien traitées que les hommes vulgaires. C'est un sort inévitable, comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est destinée dès que nous venons à la vie.—Desdémona vient! (Entrent Desdémona et Émilia.)—Si elle est perfide, ah! le ciel se trahit lui-même. Je ne veux pas le croire.

DESDÉMONA.—Eh bien! venez-vous, mon cher Othello? Le repas est prêt, et les nobles insulaires invités par vous n'attendent que votre présence.

OTHELLO.—Je suis dans mon tort.

DESDÉMONA.—Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible? ne seriez-vous pas bien?

OTHELLO.—J'ai une douleur, là, dans le front.

DESDÉMONA.—Sans doute c'est d'avoir veillé.—Cela passera. Laissez-moi seulement vous serrer bien le front; dans quelques moments le mal sera dissipé.

OTHELLO.—Votre mouchoir est trop petit. (Il ôte de son front le mouchoir qui tombe à terre.) Laissez cela tranquille. Venez, je vais rentrer avec vous.

DESDÉMONA.—Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.