PORCIA.—Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brutus; et hier au soir, à souper, vous vous êtes levé tout à coup, vous avez commencé à vous promener les bras croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous ai demandé ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et mécontents. Je vous ai pressé de nouveau: alors vous grattant le front, vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore; mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe de vous laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter cette impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès de cette humeur qui de temps à autre trouve son moment près de tout homme quel qu'il soit[29]. Ce chagrin ne vous laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait autant sur votre figure qu'il a déjà altéré votre manière d'être, je ne vous reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.

Note 29:[ (retour) ] Voltaire traduit:

Et je pris ce moment pour un moment d'humeur

Que souvent les maris font sentir à leur femmes.

Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants présentent un contre-sens:

Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,

Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir

BRUTUS.—Je ne me porte pas bien; voilà tout.

PORCIA.—Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, il emploierait les moyens nécessaires pour recouvrer sa santé.

BRUTUS.—Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre lit.

PORCIA.—Brutus est malade! Est-ce donc un régime salutaire que de se promener à demi vêtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin? Quoi! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air impur et brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! Non, non, cher Brutus; c'est dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez; et en vertu de mes droits, de mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour, et de ce serment solennel qui a réuni nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même, à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi aussi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entré ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à l'obscurité même.

BRUTUS.—Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia.

PORCIA.—Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus. Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent? ne suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain point, et avec de certaines réserves? pour vous tenir compagnie à table, faire la douceur de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je donc que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien de plus, Porcia est la concubine[30] de Brutus, et non pas sa femme.

Note 30:[ (retour) ] Harlot. Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une note pour nous apprendre que le mot de l'original est whore; le sens de ce mot serait plus grossier encore que celui de harlot.

BRUTUS.—Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi que les gouttes rougeâtres qui arrivent à mon triste coeur.