CASSIUS.—Laissons-le donc à l'écart.
CASCA.—En effet, il ne nous convient pas.
DÉCIUS.—Ne frappera-t-on aucun autre que César?
CASSIUS.—C'est une question bonne à élever, Décius. Moi, je pense qu'il n'est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César. Nous trouverons en lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre assez loin pour nous susciter à tous de grands embarras. Il faut, pour les prévenir, qu'Antoine et César tombent ensemble.
BRUTUS.—Nos procédés[25] paraîtront bien sanguinaires, Caïus Cassius, si après avoir abattu la tête nous mettons ensuite les membres en pièces, comme le fait la colère en donnant la mort, et la haine après l'avoir donnée; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit de César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de l'homme il n'y a point de sang. Oh! si nous pouvions atteindre à l'esprit de César sans déchirer César! Mais, hélas! pour cela il faut que le sang de César coule; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: dépeçons la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux comme une carcasse bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient semblables à ces maîtres habiles qui commandent à leurs serviteurs un acte de violence, et semblent ensuite les en réprimander. Alors notre action semblera naître de la nécessité, et non de la haine; et lorsqu'elle paraîtra telle aux yeux du peuple, nous serons nommés des purificateurs, non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez point à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de César, quand la tête de César sera tombée.
Note 25:[ (retour) ] En anglais, course. Voltaire l'a traduit par le mot course, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait bizarre, ce qui était parfaitement inutile. Course peut se traduire littéralement par les mots procédé, marche, carrière, etc., et n'a rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres que nous employons continuellement dans un sens figuré.
CASSIUS.—Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s'est enracinée dans son coeur pour César....
BRUTUS.—Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui. S'il aime César, tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur lui-même; il pourra se laisser aller au chagrin, et mourir pour César; et ce serait beaucoup pour lui, livré comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux sociétés nombreuses.
TRÉBONIUS.—Il n'est point à craindre: qu'il ne meure point par nous, car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela.
(L'horloge sonne.)