CRANMER.--C'est mon devoir d'être aux ordres de Votre Majesté.
LE ROI HENRI.--Je vous prie, levez-vous, mon cher et honnête lord de Cantorbéry. Venez, il faut que nous fassions un tour ensemble: j'ai des nouvelles à vous apprendre. Allons, venez: donnez-moi votre main.--Ah! mon cher lord, j'ai de la douleur de ce que j'ai à vous dire, et je suis sincèrement affecté d'avoir à vous faire connaître ce qui va s'ensuivre. J'ai dernièrement, et bien malgré moi, entendu beaucoup de plaintes graves; oui, milord, des plaintes très graves contre vous: après examen, elles nous ont déterminé, nous et notre conseil, à vous faire comparaître ce matin devant nous. Et je sais que vous ne pouvez vous disculper assez complètement, pour que, durant la procédure à laquelle donneront lieu ces charges sur lesquelles vous serez interrogé, vous ne soyez pas obligé, appelant la patience à votre aide, de faire votre demeure à la Tour. Vous ayant pour confrère dans notre conseil, il convient que nous procédions ainsi, autrement nul témoin n'oserait se produire contre vous.
CRANMER.--Je remercie humblement Votre Majesté, et je saisirai, avec une véritable joie, cette occasion favorable d'être vanné à fond, en telle sorte que le son et le grain se séparent entièrement; car je sais que personne autant que moi, pauvre homme, n'est en butte aux discours de la calomnie.
LE ROI HENRI.--Lève-toi, bon Cantorbéry. Ta fidélité, ton intégrité, ont jeté des racines en nous, en ton ami.--Donne-moi ta main: lève-toi.--Je te prie, continuons de marcher.--Mais, par Notre-Dame, quelle espèce d'homme êtes-vous donc? Je m'attendais, milord, que vous me demanderiez de prendre la peine de confronter moi-même vos accusateurs et vous, et de vous laisser vous défendre sans aller en prison.
CRANMER.--Redouté seigneur, l'appui sur lequel je me fonde, c'est ma loyauté et ma probité. Si elles viennent à me manquer avec mes ennemis, je me réjouirai de ma chute, ne m'estimant plus moi-même dès que je ne posséderais plus ces vertus.--Je ne redoute rien de ce qu'on peut avancer contre moi.
LE ROI HENRI.--Ne savez-vous donc pas quelle est votre position dans le monde et avec tout le monde? Vos ennemis sont nombreux, et ce ne sont pas de petits personnages; leurs trames secrètes doivent être en proportion de leur force et de leur pouvoir; et la justice, la bonté d'une cause, n'emportent pas toujours un arrêt tel qu'on le leur doit. Ne savez-vous pas avec quelle facilité des âmes corrompues peuvent se procurer des misérables corrompus comme elles pour prêter serment contre vous? Ces exemples se sont vus. Vous avez à lutter contre des adversaires puissants et contre des haines aussi puissantes. Vous imaginez-vous avoir meilleure fortune contre des témoins parjures, que ne l'eut votre Maître, dont vous êtes le ministre, lorsqu'il vivait ici-bas sur cette terre criminelle? Allez, allez; vous prenez un précipice affreux pour un fossé qu'on peut franchir sans danger, et vous courez au-devant de votre ruine.
CRANMER.--Que Dieu et Votre Majesté protègent donc mon innocence, ou je tomberai dans le piège dressé sous mes pas!
LE ROI HENRI.--Soyez tranquille: ils ne peuvent remporter sur vous qu'autant que je le leur permettrai. Prenez donc courage et songez à comparaître ce matin devant eux. S'il arriva que leurs accusations soient de nature â vous faire conduire en prison, ne manquez pas de vous en défendre par les meilleures raisons possibles, et avec toute la chaleur que pourra vous inspirer la circonstance. Si vos représentations sont inutiles, donnez-leur cet anneau, et alors, formez devant eux appel à nous. Voyez, il pleure cet excellent homme! il est honnête, sur mon honneur. Sainte mère de Dieu! je jure qu'il a un coeur fidèle, et qu'il n'y a pas une plus belle âme dans tout mon royaume.--Allez, et faites ce que je vous ai recommandé. (Sort Cranmer.) Ses larmes ont étouffé sa voix.
(Entre une vieille dame.)
UN DES GENTILSHOMMES, derrière le théâtre.--Revenez sur vos pas. Que voulez-vous!