GARDINER.--Il est une heure, page; n'est-ce pas?
LE PAGE.--Elle vient de sonner.
GARDINER.--Ces heures appartiennent à nos besoins et non à nos plaisirs. C'est le temps de réparer la nature par un repos rafraîchissant, et il n'est pas fait pour qu'on le perde à des inutilités.--Ah! bonne nuit, sir Thomas. Où allez-vous si tard?
LOVEL.--Venez-vous de chez le roi, milord?
GARDINER.--Oui, sir Thomas, et je l'ai laissé jouant à la prime avec le duc de Suffolk.
LOVEL.--Il faut que je me rende aussi auprès de lui, avant son coucher. Je prends congé de vous.
GARDINER.--Pas encore, sir Thomas Lovel. De quoi s'agit-il? Vous paraissez bien pressé? S'il n'y a rien là qui vous déplaise trop fort, dites à votre ami un mot de l'affaire qui vous tient éveillé si tard. Les affaires qui se promènent la nuit (comme on dit que font les esprits) ont quelque chose de plus inquiétant que celles qui se dépêchent à la clarté du jour.
LOVEL.--Milord, je vous aime et j'ose confier à votre oreille un secret beaucoup plus important que l'affaire qui m'occupe en ce moment. La reine est en travail, et, à ce que l'on dit, dans un extrême danger: on craint qu'elle ne meure en accouchant.
GARDINER.--Je fais des voeux sincères pour le fruit qu'elle va mettre au monde: puisse-t-il vivre et avoir d'heureux jours! mais pour l'arbre, sir Thomas, je voudrais qu'il fût déjà mangé des vers.
LOVEL.--Je crois que je pourrais bien vous répondre amen. Et cependant ma conscience me dit que c'est une bonne créature, et qu'une jolie femme mérite de nous des voeux plus favorables.