LE ROI HENRI.--C'est parler avec noblesse.--Retenez bien, milords, qu'il a un coeur loyal: vous venez de le voir s'ouvrir devant vous.--(Remettant, à Wolsey les papiers qu'il tenait dans sa main.) Lisez ceci, et ensuite ceci: puis vous irez déjeuner avec tout ce qu'il vous restera d'appétit.
(Le roi sort, en lançant un regard de courroux sur le cardinal.--Les lords se pressent sur ses pas et le suivent, en se parlant tout bas et en souriant.)
WOLSEY.--Que signifie ceci? d'où vient ce courroux inattendu? Comment me le suis-je attiré? Il m'a quitté avec un regard menaçant, comme si ma ruine s'élançait de ses yeux. Tel est le regard que lance le lion furieux sur le chasseur téméraire qui l'a irrité, puis il l'anéantit.--Il faut que je lise ce papier qui m'apprendra, je le crains bien, le sujet de sa colère.--Oh! c'est cela, ce papier m'a perdu!--Voilà l'état de tout cet amas de richesses que j'ai amoncelées pour mes vues, pour gagner la papauté, et pour soudoyer mes amis dans Rome. O négligence qui n'était permise qu'à un imbécile! Quel démon ennemi m'a fait mêler cet important secret au paquet que j'envoyais au roi?--N'y a-t-il donc point de remède à cette imprudence? Nul expédient nouveau pour lui retirer cette pensée de la tête? Je vois bien qu'elle l'émeut violemment.--Cependant je sais un moyen qui, bien employé, peut, en dépit de la fortune, me tirer encore d'affaire.--Quel est cet autre papier?--(Il lit l'adresse.) Au pape. Quoi! sur ma vie, la lettre que j'adressais à Sa Sainteté, et où je lui faisais part de toute l'affaire! Puisqu'il en est ainsi, adieu. J'ai atteint le faîte de mes grandeurs, et, de ce plein midi de ma gloire, je me précipite maintenant vers mon déclin: je tomberai, comme une brillante exhalaison du soir, et personne ne me reverra plus.
(Rentrent les ducs de Norfolk et de Suffolk, le comte de Surrey et le lord chambellan.)
NORFOLK.--Cardinal, écoutez les ordres du roi; il vous commande de remettre sur-le-champ dans nos mains le grand sceau, et de vous retirer dans le château d'Esher, appartenant à l'évêché de Winchester, jusqu'à ce que Sa Majesté vous fasse savoir ses intentions.
WOLSEY.--Un instant: où est votre commission, milords? Des paroles ne peuvent avoir une si grande autorité.
SUFFOLK.--Qui osera les contredire, lorsqu'elles portent la volonté expresse du roi émanée de sa propre bouche.
WOLSEY.--Jusqu'à ce qu'on me montre quelque chose de plus que vos paroles, et la volonté que vous avez de satisfaire votre haine, sachez, lords officieux, que j'ose et dois m'y refuser. Je vois maintenant de quel ignoble élément vous êtes pétris, c'est l'envie. Avec quelle ardeur vous poursuivez ma disgrâce, comme pour vous en repaître! Comme on vous trouve coulants et faciles sur tout ce qui peut amener ma ruine! Suivez le cours de vos envieux projets, hommes de malice; le christianisme vous y autorise, et nul doute que vous ne receviez en son temps une juste récompense. Ce sceau que vous me redemandez avec tant de violence, le roi, mon maître et le vôtre, me l'a donné de sa propre main; il m'a ordonné d'en jouir, ainsi que de la place et des honneurs qui y sont attachés, pendant la durée de ma vie, et pour m'assurer la possession de ses bontés, il les a confirmées par des lettres patentes. Maintenant qui me les ôtera?
SURREY.--Le roi qui vous les a données.
WOLSEY.--Il faut donc que ce soit lui-même.