BUCKINGHAM.--Sir Thomas Lovel, je vous pardonne aussi sincèrement que je veux être pardonné moi-même; je pardonne à tous. Il ne peut y avoir contre moi d'offenses assez innombrables pour que je ne puisse les oublier en paix; aucun noir sentiment de haine ne fermera mon tombeau.--Recommandez-moi à Sa Majesté, et si elle parle de Buckingham, je vous prie, dites-lui que vous l'avez rencontré à moitié dans le ciel; mes voeux et mes prières sont encore pour le roi, et, jusqu'à ce que mon âme m'abandonne, ils ne cesseront d'implorer sur lui les bénédictions du Ciel! Puisse-t-il vivre plus d'années que je n'en saurais compter pendant le temps qui me reste à vivre! Puisse sa domination être à jamais chérie et bienveillante; et lorsque le grand âge le conduira à sa fin, que la bonté et lui n'occupent qu'un seul et même tombeau!
LOVEL.--C'est moi qui dois conduire Votre Grâce jusqu'au bord de la rivière: là, je vous remettrai à sir Nicolas de Vaux, qui est chargé de vous accompagner jusqu'à la mort.
DE VAUX.--Préparez tout: le duc s'avance; ayez soin que la barge soit prête, et décorée de tout l'appareil qui convient à la grandeur de sa personne.
BUCKINGHAM.--Non, sir Nicolas; laissez cela. La pompe de mon rang n'est plus pour moi qu'une dérision. Lorsque je suis venu ici, j'étais lord grand connétable et duc de Buckingham: maintenant, je ne suis que le pauvre Édouard Bohun; et, cependant, je suis plus riche que mes vils accusateurs, qui n'ont jamais su ce que c'était que la vérité. Moi, maintenant je la scelle de mon sang, et je les ferai gémir un jour sur ce sang. Mon noble père, Henri de Buckingham, qui le premier leva la tête contre l'usurpateur Richard, ayant dans sa détresse cherché un asile chez son serviteur Banister, fut trahi par ce misérable, et périt sans jugement. Que la paix de Dieu soit avec lui!--Henri VII, succédant au trône, et touché de pitié de la mort de mon père, en prince digne du trône, me rétablit dans mes honneurs, et fit de nouveau sortir mon nom de ses ruines avec tout l'éclat de la noblesse. Aujourd'hui, son fils Henri VIII a d'un seul coup enlevé de ce monde ma vie, mon honneur, mon nom, et tout ce qui me rendait heureux. On m'a fait mon procès, et, je dois l'avouer, dans les formes les plus convenables, en quoi je suis un peu plus heureux que ne l'a été mon infortuné père, et cependant, à cela près, nous subissons tous deux la même destinée: tous deux nous périssons par la main de nos domestiques, par les hommes que nous avons le plus aimés; service bien peu naturel et peu fidèle! Le Ciel a toujours un but; cependant, vous qui m'écoutez, recevez pour certaine cette maxime de la bouche d'un mourant:--Prenez garde à ne pas vous trop livrer à ceux à qui vous prodiguez votre amour et vos secrets; car ceux dont vous faites vos amis, et auxquels vous donnez votre coeur, dès qu'ils aperçoivent le moindre obstacle dans le cours de votre fortune, s'écartent de vous comme l'eau, et vous ne les retrouverez plus que là où ils se disposent à vous engloutir. Vous tous, bon peuple, priez pour moi. Il faut que je vous quitte: la dernière heure de ma vie, depuis longtemps fatiguée, vient maintenant de m'atteindre; adieu.--Et lorsque vous voudrez parler de quelque chose de triste, dites comment je suis tombé.--J'ai fini; et que Dieu veuille me pardonner!
(Buckingham sort avec sa suite, et continue sa marche.)
PREMIER BOURGEOIS.--Oh! cela vous navre le coeur.--Ami, cette mort, je le crains, appelle bien des malédictions sur la tête de ceux qui en sont les auteurs.
SECOND BOURGEOIS.--Si le duc est innocent, il en sortira de grands malheurs; et cependant je puis vous donner avis d'un mal à venir, qui, s'il arrive, sera plus grand encore que celui-ci.
PREMIER BOURGEOIS.--Que les bons anges nous en préservent! Que voulez-vous dire? Vous ne doutez pas de ma fidélité?
SECOND BOURGEOIS.--Ce secret est si important qu'il exige la plus inviolable promesse de secret.
PREMIER BOURGEOIS.--Faites-m'en part: je ne suis pas bavard.