HAMLET.—Les lettres sont déjà scellées! et mes deux camarades d'études,—à qui je me fierai comme je me fierai à des vipères armées de leurs crocs,—portent le mandat; ils doivent me frayer le chemin, et me guider vers l'embuscade! laissons faire, car là est l'amusement: faire sauter l'ingénieur par son propre pétard! Ou la besogne sera bien dure, ou je creuserai à une toise au-dessous de leur mine, et je les lancerai dans la lune. Oh! cela est bien doux, lorsque deux ruses se rencontrent juste en droite ligne!—Cet homme va me mettre en train de faire mes paquets; je vais traîner cette panse jusque dans la chambre voisine[31]. Bonsoir, ma mère... Vraiment, ce conseiller est maintenant bien tranquille, bien discret et bien grave, lui qui fut, en sa vie, un drôle si niais et si babillard. Allons, monsieur, tâchons d'en finir avec vous. Bonsoir, ma mère.

(Ils s'en vont, chacun de son côté; Hamlet traînant le corps de Polonius.)

Note 31:[ (retour) ]

Le texte porte:

I'll lug the guts into the neighbour room.

Faut-il traduire à la lettre? Guts, les boyaux. Voilà un de ces vers qui irritent les gens de goût contre Shakspeare et contre ses admirateurs. Mais la plupart du temps on ne s'irrite que faute de comprendre, et ici, par exemple, Shakspeare n'a pas même besoin d'être excusé, pourvu qu'on ne traduise pas inconsidérément la langue du XVIe siècle avec les dictionnaires du XIXe. De même qu'en France on disait estomac, là où il faudrait aujourd'hui dire coeur, de même en Angleterre, là où il faudrait aujourd'hui dire entrails, on disait guts au temps de Shakspeare; un Corneille anglais n'aurait pas hésité à l'employer alors, pour peindre Rome

...de ses propres mains déchirant ses entrailles,

et n'eût point été accusé de tomber dans la bassesse du langage, car les euphuïstes eux-mêmes s'en servaient sans scrupule, quoique ces précieux et précieuses d'outre-Manche fussent aussi célèbres que nos femmes savantes

Par les proscriptions de tous les maux divers

Dont ils voulaient purger et la prose et les vers.

Mais en même temps que je me reporte à la date du texte que je traduis, il faut que je me pénètre de l'intention de l'auteur; ce n'est pas seulement d'un siècle à un autre siècle que le sens d'un mot peut changer, mais aussi d'une page à l'autre, surtout dans la variété du drame, de ses scènes et de ses personnages: guts n'est pas grossier, au temps de Shakspeare, mais il est sarcastique dans la bouche de Hamlet; traduire par boyaux serait un contre-sens contre le XVIe siècle; par entrailles, un contre-sens contre Hamlet et contre son mépris de Polonius; il ne regarde Polonius que comme un gros corps à tête vide, et il l'appelle «cette panse,» à peu près comme, selon saint Paul, Épiménide ou Callimaque appelait les Crétois: «mauvaises bêtes, ventres paresseux» (Ép. à Tite, I, 12). Sans doute, Hamlet aurait pu se dispenser de cette dernière insulte à un cadavre: mais ne soyons pas trop prompts à blâmer Shakspeare, quand il y a un mort sur le théâtre; de son temps, les acteurs étaient peu nombreux dans les troupes, les personnages très-nombreux dans les pièces, de sorte que chaque comédien avait plusieurs rôles à remplir et que les comparses mêmes suffisaient difficilement à leur tâche multipliée; de plus, il n'y avait pas d'entr'actes, puisqu'il n'y avait pas d'actes, et les scènes se suivaient sans interruption; aussi quand un des personnages venait de mourir devant le public, la plus pressante affaire était de le faire rentrer dans les coulisses, afin que le cadavre redevînt un acteur et passât à un autre rôle; quand, pour satisfaire à cette nécessité, l'auteur ne pouvait introduire un comparse à cause du caractère intime de la scène, comme dans le cas présent, ou pour toute autre cause, il fallait bien qu'un des interlocuteurs se chargeât de tirer ou d'emporter le mort, et il fallait sauver tant bien que mal l'invraisemblance. Shakspeare tâchait toujours d'accommoder à la situation et aux personnages les expédients que cette gêne scénique l'obligeait à inventer; il en a de toute sorte: railleries, imprécations, adieux pathétiques, promesses de vengeance, précautions du meurtrier, etc., etc., toujours quelques paroles qui conviennent à l'action du moment accompagnent le cadavre emporté et motivent l'incident; rien que dans la trilogie de Henri VI, on en peut remarquer neuf exemples (part. I, act. I, sc. IV; act. II, sc. V; act. IV; sc. VII;—part. II, act. IV, sc. I; act. IV, sc. X; act. V, sc. II;—part. III, act II, sc. V, deux fois dans la même scène; et act. V, sc. VI). Si quelques-uns trouvent indigne de Shakspeare son attention à de telles minuties, ou si d'autres trouvent mal dissimulées les ruses qu'il imagine pour sortir d'embarras, nous ne sommes ni de l'un ni de l'autre avis. Passionnément inspiré et profondément moraliste, Shakspeare nous semble encore admirable par cela même qu'il se rappelle à chaque instant qu'il écrit pour le théâtre, et parce qu'il prépare de détails en détails l'effet de la représentation, tout en se livrant à sa verve de poëte et en développant sa connaissance du coeur humain; et en même temps il a raison de traiter les expédients comme des expédients; il a raison de ne pas ciseler avec un art prétentieux les chevilles nécessaires à ses grandes charpentes; quand quelque chose manque à ses ressources d'impresario, il a raison d'y suppléer par l'adresse, mais simplement, et de n'y point attarder son génie.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Le château.

LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN entrent.

LE ROI.—Ces sanglots ont une cause; ces profonds soulèvements de votre coeur, il faut les expliquer; il est à propos que nous les comprenions. Où est votre fils?

LA REINE, à Rosencrantz et à Guildenstern.—Laissez-nous un moment. (Ils s'en vont.) Ah! mon bon seigneur, qu'ai-je vu ce soir?