HAMLET.—Vous n'auriez pas dû me croire; car la vertu a beau greffer notre vieille souche, nous nous sentirons toujours de noire origine. Je ne vous aimais pas.

OPHÉLIA.—Je n'en ai été que plus déçue.

HAMLET.—Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu te faire mère et nourrice de pécheurs? Je suis moi-même passablement honnête, et pourtant je pourrais m'accuser de choses telles qu'il vaudrait mieux que ma mère ne m'eût pas mis au monde; je suis très-orgueilleux, vindicatif, ambitieux; j'ai en cortège autour de moi plus de péchés que je n'ai de pensées pour les loger, d'imagination pour leur donner une forme, ou de temps pour les commettre. Qu'est-ce que des gens comme moi ont à faire de traînasser entre la terre et le ciel[13]? Nous sommes tous de fieffés coquins, ne crois aucun de nous. Va-t'en droit ton chemin jusqu'à un cloître. Où est votre père?

Note 13:[ (retour) ] Une rencontre de Hamlet et de René dans le même sentiment de tristesse et la même rapide image, une ressemblance de hardiesse familière dans l'expression, entre Shakspeare et Chateaubriand, n'est-ce pas un fait tout naturel et comme un hasard qu'on devait prévoir? Ainsi M. de Chateaubriand, peu d'années avant sa mort (10 août 1840), écrivait à madame Récamier: «Si ce n'était votre belle et chère personne, je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.» (Souvenirs de madame Récamier, tome II, p. 499.)

OPHÉLIA.—À la maison, mon seigneur.

HAMLET.—Qu'on ferme la porte sur lui, afin qu'il ne puisse pas jouer le rôle d'un sot ailleurs qu'en sa propre maison. Adieu!

OPHÉLIA.—Oh! secourez-le, cieux cléments!

HAMLET.—Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette malédiction; sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie. Va-t'en dans un cloître; adieu! Ou si tu veux à toute force te marier, épouse un sot; car les hommes sages savent bien quels monstres vous faites d'eux. Au cloître, allons, et au plus vite! Adieu.

OPHÉLIA.—O puissances célestes, guérissez-le!

HAMLET.—J'ai aussi entendu parler de vos peintures, bien à ma suffisance. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites vous-mêmes un autre. Vous dansez, vous trottez, vous chuchotez, vous débaptisez les créatures de Dieu, et vous mettez votre frivolité sur le compte de votre ignorance. Allez, je ne veux plus de cela; c'est cela qui m'a rendu fou. Je vous le dis, nous ne ferons plus de mariage; ceux qui sont mariés déjà vivront ainsi, tous, excepté un; les autres resteront comme ils sont. Au cloître! Allez.