(On les sépare et ils sortent de la fosse.)
HAMLET.—Or çà, je combattrai avec lui pour cette cause, jusqu'à ce que mes paupières refusent de se mouvoir.
LA REINE.—O mon fils, pour quelle cause?
HAMLET.—J'aimais Ophélia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec toute leur somme d'amour, monter au même total que moi... Que veux-tu faire pour elle?
LE ROI.—O Laërtes, il est fou.
LA REINE.—Pour l'amour de Dieu, laissez-le!
HAMLET.—Morbleu! montre-moi ce que tu veux faire. Veux-tu pleurer? veux-tu combattre? veux-tu t'affamer? veux-tu te mettre en-pièces? veux-tu t'abreuver de vinaigre?[53] veux-tu manger un crocodile?... Je ferai tout cela... Ne viens-tu ici que pour gémir? pour me braver en t'élançant dans son tombeau? Fais-toi enterrer vivant avec elle; j'en ferai autant. Et puisque tu bavardes à propos de montagnes, qu'on jette sur nous des millions d'arpents de terre, jusqu'à ce que notre sol aille aux sphères brûlantes heurter et roussir sa tête et fasse ressembler le mont Ossa à une verrue!... Sur mon honneur! si tu déclames, je crierai aussi bien que toi.
Note 53:[ (retour) ]
Les galants, au temps de Shakspeare, avaient pour mode de prouver leur passion à leurs maîtresses par les plus extravagantes épreuves; une des moins folles, mais non la moins sotte, consistait à avaler quelque breuvage déplaisant. Il est donc inutile de supposer, comme quelques commentateurs, que Hamlet propose à Laërtes de boire une rivière telle que l'Yssel ou la Vistule. Le texte porte:
Woo't drink up esile?
et dans ce dernier mot on reconnaît aisément eisell, qui désignait alors tantôt le vinaigre, tantôt l'absinthe, et jouait souvent un rôle en ces défis de courage amoureux.—On le trouve ainsi mentionné dans les oeuvres de sir Th. Moor (1557): «Si tu affliges ton goût par un breuvage amer, souviens-toi que, pour toi, Jésus-Christ a goûté le vinaigre et le fiel;» et dans son IIIe sonnet Shakspeare a dit lui-même: «Malade docile, je boirai des potions d'absinthe pour combattre le poison violent qui m'envahit.»
LA REINE.—Ceci est de la folie toute pure! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps; mais bientôt vous le verrez, aussi patiemment que la colombe quand ses jumeaux au duvet doré viennent d'éclore,[54] couver un silence languissant.
Note 54:[ (retour) ] On sait que la colombe n'a jamais que deux oeufs à la fois, et que, ses petits étant sortis de l'oeuf, elle ne laisse plus le mâle couver à sa place, et demeure trois jours immobile dans son nid.