OPHÉLIA, à Laërtes.—Voilà du romarin[39]; c'est pour le souvenir. Je vous en prie, amour, souvenez-vous. Et voici des pensées; c'est pour vous faire penser.
LAERTES.—Il y a un enseignement dans sa folie: les pensées et le souvenir assemblés.
OPHÉLIA, au roi.—.Voilà du fenouil pour vous[40], et des ancolies.—(A la reine.) Voilà de la rue pour vous[41], et il y en a encore pour moi; nous pourrons, les dimanches, la nommer herbe de grâce; vous pouvez porter votre bouquet de rue avec une différence. Voila aussi une marguerite[42]; je vous donnerais bien des violettes, mais elles se fanèrent toutes quand mon père mourut[43]..... Ils disent qu'il a fait une bonne fin;
Car ce cher bon Robin, il fait toute ma joie....
Note 39:[ (retour) ] Le langage emblématique des fleurs était en grande vogue au temps de Shakspeare et tenait de près à la foi superstitieuse qu'on avait encore en la puissance médicinale ou magique des végétaux. Ophélia donne à chacun une fleur qui fait allusion à un événement du drame ou au caractère connu du personnage, et elle fait son choix avec une présence d'esprit, avec une justesse d'application, qui semblerait démentir sa folie si quelques-unes de ces allusions, par leur justesse même et leur imprudente vérité, ne montraient qu'Ophélia n'est plus maîtresse de sa parole et de ses actes. Le romarin, toujours vert, était l'emblème de la fidélité; on le portait aux funérailles et aux fiançailles; dans son dialogue en vers entre la nature et le phénix (1601), R. Chester dit: «Voici du romarin: les Arabes, médecins d'une habileté parfaite, affirment qu'il reconforte le cerveau et la mémoire.» Aussi Ophélia choisit-elle le romarin pour son frère afin qu'il se souvienne d'elle et de leur père mort.
Note 40:[ (retour) ] Le fenouil qu'Ophélia donne au roi était la fleur de la flatterie et de la dissimulation; l'ancolie était la fleur de l'ingratitude et du délaissement. Dans le dictionnaire italien-anglais de Florio (1598), on lit: «Dare finnochio, donner du fenouil, flatter, dissimuler.» Parmi les sonnets publiés en 1584 sous le titre d'Une Poignée de Délices, il y a un poëme qui s'appelle Bouquets toujours doux aux amants, à envoyer comme gages d'amour, et où l'amoureux dit: «Le fenouil est pour les flatteurs, mauvaise chose assurément, mais je n'ai jamais eu que des intentions droites, un coeur constant et pur.» Dans la comédie de Chapman, Rien que des fous (1605), un personnage dit: «Qu'est-ce? une ancolie?»—«Non,» répond l'interlocuteur, «cette fleur ingrate ne pousse pas dans mon jardin.»
Note 41:[ (retour) ] La rue était un emblème de douleur, à cause de la ressemblance qui existe, en anglais, entre le mot rue et le mot ruth, chagrin. Shakspeare, dans Richard II (acte III, sc. IV), a refait le même jeu de mots; un jardinier y dit, en parlant de la reine détrônée: «Ici elle a laissé couler une larme; ici, à cet endroit même, je mettrai une plate-bande de rue; et la rue, à la place du chagrin, se montrera bientôt en souvenir d'une reine qui pleura.» La rue était aussi nommée herbe de grâce, parce qu'on lui attribuait la puissance d'inspirer la contrition et de corriger les vices, et comme telle elle était employée dans les exorcismes. Dans une vieille ballade anglaise qui a pour titre: Les Conseils du docteur Bien-Faire, la recette pour l'usage de la rue est ainsi donnée: «Si quelqu'un a des doigts trop lestes, qu'il n'a pas pu conjurer, des doigts qui veulent fouiller dans la poche des gens ou faire tout autre mal de ce genre, il faut qu'il se fasse saigner, qu'il porte son bras en écharpe, et qu'il boive une infusion d'herbe de grâce dans un mélange tiède de lait et de vin.» Ophélia garde de la rue pour elle-même, en symbole de sa tristesse filiale; elle veut que la reine en porte aussi en symbole de sa tristesse maternelle; mais chaque fois que reviendra le dimanche, le jour consacré à Dieu, Ophélia veut que la rue reprenne son sens encore plus mystique, pour que la reine se repente et se délivre de l'amour criminel auquel elle a vendu son âme. Voilà pourquoi Ophélia marque une différence. Une différence, en langage héraldique, était le signe qui faisait distinguer entre un aîné et un cadet les armoiries de la famille; ainsi le plus jeune des Spencer portait, comme différence, une bordure de gueules autour de son écusson (Holinshed, Règne du roi Richard II, p. 443). D'après ce blason des fleurs auquel Ophélia emprunte ses images, la rue, aux mains de la pauvre folle innocente, ne parlera que de regrets, et se compliquant de son autre nom, aux mains de la reine coupable, parlera à la fois de regrets et de remords.
Note 42:[ (retour) ] Un des contemporains de Shakspeare, Greene, dit, dans son Coup de dent à un courtisan parvenu: «...Près de là poussait la marguerite dissimulée, pour avertir toutes ces donzelles trop promptes à la tendresse de ne se pas fier à chaque belle promesse de tous ces garçons amoureux.»
Note 43:[ (retour) ] Dans les sonnets cités tout à l'heure, la violette est ainsi commentée: «La violette est pour la fidélité, qui demeurera toujours en moi; et j'espère que vous, de même, vous ne la laisserez pas s'échapper de votre coeur.» Mais ici, ce qu'il faut noter, n'est-ce pas plutôt le dernier trait si touchant et si triste d'Ophélia qui croit les violettes flétries par la mort de son père? Après ce cliquetis rapide d'allusions, quand ce babil à double entente va fatiguer, quand Shakspeare a fini de nous peindre la folle et veut nous rendre la fille, un mot jaillit, ou pour mieux, dire une larme de pure poésie, une seule, et c'est assez, car la sobriété même et la grâce des Grecs les plus délicats ne sont point étrangères à cet impétueux génie du Nord. Bion avait dit, comme Shakspeare, dans l'élégie sur la mort d'Adonis: «Et toutes avec lui, quand il mourut, toutes les fleurs aussi se fanèrent.»
LAERTES.—Mélancolie et abattement, désespoir, enfer même, tout en elle tourne en charme et en grâce.