Ce qui ajoutait encore à l'amertume de ces réflexions, c'est que, m'étant décidé à montrer à Diana la traduction en vers des premiers chants de l'Arioste, je l'avais priée d'inviter Marthe à venir ce soir-là prendre le thé avec elle, et que miss Vernon m'avait demandé de remettre cette partie à un autre jour, alléguant quelque excuse qui m'avait semblée assez frivole. Je cherchais à expliquer ces différentes circonstances, lorsque j'entendis ouvrir la petite porte de derrière du jardin. C'était André qui rentrait: son compatriote, pliant sous le poids de sa balle, marchait derrière lui.

Je trouvai dans Macready un Écossais malin et intelligent, grand marchand de nouvelles tant par inclination que par état. Il me fit le récit exact de ce qui s'était passé dans la chambre des communes et dans celle des pairs relativement à l'affaire de Morris, dont on s'était servi comme d'une pierre de touche pour connaître l'esprit du parlement. Il m'apprit, comme André me l'avait fait entendre, que le ministère, ayant eu le dessous, avait été obligé de renoncer au projet d'appuyer un rapport qui compromettait des personnes de distinction, et qui n'était fait que par un individu sans aucun droit à la confiance, et qui d'ailleurs se contredisait à chaque instant dans la manière de raconter son histoire. Macready me fournit même un exemplaire d'un journal imprimé qui contenait la substance des débats; et il me remit aussi une copie du discours du duc d'Argyle, en ayant apporté plusieurs pour les vendre à ses partisans en Écosse. Le journal ne m'apprit rien de nouveau, et ne servit qu'à me confirmer ce que m'avait dit l'Écossais; le discours du duc, quoique éloquent et énergique, contenait principalement l'éloge de sa famille et de son clan, avec quelques compliments non moins sincères, quoique plus modérés, qu'il prit occasion de s'adresser à lui-même. Je ne pus savoir si ma réputation avait été directement compromise, quoique je comprisse bien que l'honneur de la famille de mon oncle l'était fortement; car Morris avait déclaré en plein parlement que Campbell était l'un des deux voleurs et qu'il avait eu l'impudence d'aller déposer lui-même en faveur d'un M. Osbaldistone, qui était son complice, et dont, de connivence avec le juge, il avait procuré l'élargissement en forçant l'accusateur à se désister de ses poursuites. Cette partie de l'histoire de Morris s'accordait avec mes propres soupçons, qui s'étaient portés sur Campbell depuis l'instant où je l'avais vu paraître chez le juge Inglewood. Tourmenté à l'excès du tour qu'avait pris cette surprenante affaire, je renvoyai les deux Écossais, après avoir acheté quelques bagatelles à Macready, et je me retirai dans ma chambre pour considérer ce que je devais faire pour défendre ma réputation aussi publiquement attaquée.

Chapitre XV.

D'où viens-tu? Que fais-tu parmi nous?

MILTON.

Après avoir passé la nuit à méditer sur la nouvelle que j'avais reçue, je crus d'abord devoir retourner à Londres en toute diligence et repousser la calomnie par ma présence; mais je réfléchis ensuite que je ne ferais peut-être qu'ajouter au ressentiment de mon père, qui était absolu dans ses décisions sur tout ce qui concernait sa famille. Son expérience le mettait en état de me tracer la conduite que je devais tenir, et ses relations avec les whigs les plus puissants lui donnaient la facilité de me faire rendre justice. Toutes ces raisons me décidèrent à écrire à mon père les différentes circonstances de mon histoire; et, quoiqu'il y eût près de dix milles jusqu'à la poste la plus voisine, je résolus d'y porter moi-même ma lettre, pour être sûr qu'elle ne serait pas égarée.

Il me semblait extraordinaire que, quoiqu'il se fût déjà écoulé plusieurs mois depuis mon départ de Londres et que Rashleigh eût déjà écrit à sir Hildebrand pour lui apprendre son heureuse arrivée et la réception amicale que son oncle lui avait faite, je n'eusse encore reçu aucune lettre ni d'Owen ni de mon père. Tout en admettant que ma conduite avait pu être blâmable, il me semblait que je ne méritais pas d'être aussi complètement oublié. À la fin de la lettre que j'écrivis à mon père relativement à l'affaire de Morris, je ne manquai pas de témoigner le plus vif désir qu'il m'honorât de quelques lignes de réponse, ne fût-ce que pour me donner ses conseils dans une circonstance trop délicate pour que je me permisse de prendre un parti avant de connaître ses intentions. Ne me sentant pas le courage de solliciter mon rappel à Londres, je cachai sous le voile de la soumission aux volontés de mon père les véritables raisons qui me faisaient désirer de rester à Osbaldistone-Hall et me bornai à demander la permission de venir passer quelques jours dans la capitale pour réfuter les infâmes calomnies qu'on avait fait circuler si publiquement contre moi. Après avoir terminé mon épître, dont la composition me coûta d'autant plus de peine que j'étais combattu entre le désir de rétablir ma réputation et le regret de quitter momentanément le lieu actuel de ma résidence, j'allai porter moi-même ma lettre à la poste, comme je me l'étais proposé. Je fus bien récompensé de la peine que j'avais prise; j'y trouvai une lettre à mon adresse, qui ne me serait parvenue que plus tard. Elle était de mon ami Owen, et contenait ce qui suit:

«Mon cher M. Francis,

Je vous accuse réception de votre lettre du 10 courant, qui m'a été remise par M. Rashleigh Osbaldistone, et j'ai pris bonne note du contenu. J'aurai pour monsieur votre cousin toutes les attentions possibles; et je l'ai déjà mené voir la Bourse et la Banque. Il paraît être sobre, rangé et studieux; il sait fort bien l'arithmétique et connaît la tenue des livres. J'aurais désiré qu'une autre personne que moi eût dirigé ses études vers cette partie; mais la volonté de Dieu soit faite! Comme l'argent peut être utile dans le pays où vous êtes, je prends la confiance de vous adresser ci-joint une lettre de change de cent livres sterling[46], à six jours de vue, sur MM. Hooper et Girder, de Newcastle, qui y feront honneur. Je suis, mon cher M. Francis, avec le plus profond respect,

Votre très humble et très obéissant serviteur,