Comme il est très désagréable de demeurer dans une famille et d'être mal avec les membres qui la composent, je fis quelques efforts pour gagner l'amitié de mes cousins. Je changeai mon chapeau à ganse d'or pour une casquette de chasse; on m'en sut gré. Je domptai un jeune cheval avec une assurance qui me fit faire un grand pas dans les bonnes grâces de la famille. Deux ou trois paris perdus à propos contre Dick et une ou deux bouteilles vidées avec Percy me concilièrent enfin l'amitié de tous les jeunes squires, à l'exception de Thorncliff.
J'ai déjà parlé de l'éloignement qu'avait pour moi ce jeune homme, qui, ayant un peu plus de bon sens que ses frères, avait aussi un plus mauvais caractère. Brusque, ombrageux et querelleur, il semblait mécontent de mon séjour à Osbaldistone-Hall et voyait d'un oeil envieux et jaloux mon intimité avec Diana Vernon, qui, par suite d'un certain pacte de famille, lui était destinée pour épouse. Dire qu'il l'aimait, ce serait profaner ce mot; mais il la regardait en quelque sorte comme sa propriété et ne voulait pas, pour employer son style, qu'on vînt chasser sur ses terres. J'essayai plusieurs fois d'amener Thorncliff à une réconciliation; mais il repoussa mes avances d'une manière à peu près aussi gracieuse que celle d'un dogue qui gronde sourdement et semble prêt à mordre lorsqu'un étranger veut le caresser. Je l'abandonnai donc à sa mauvaise humeur et ne me donnai plus la peine de chercher à l'apaiser.
Telle était ma situation à l'égard des différents membres de la famille; mais je dois parler aussi d'un autre habitant du château avec lequel je causais de temps en temps: c'était André Fairservice, le jardinier, qui, depuis qu'il avait découvert que j'étais protestant, ne me laissait jamais passer sans m'ouvrir amicalement sa tabatière écossaise. Il trouvait plusieurs avantages à me faire cette politesse: d'abord, elle ne lui coûtait rien, car je ne prenais jamais de tabac; et ensuite c'était une excellente excuse pour André, qui aimait assez à interrompre de temps en temps son travail pour se reposer pendant quelques minutes sur sa bêche, mais surtout pour trouver, dans les courtes pauses que je faisais près de lui, une occasion de débiter les nouvelles qu'il avait apprises, ou les remarques satiriques que son humeur caustique lui suggérait.
— Je vous dirai donc, monsieur, me répéta-t-il un soir avec l'air d'importance qu'il ne manquait jamais de prendre lorsqu'il avait quelque grande nouvelle à m'annoncer; je vous dirai donc que j'ai été ce matin à Trinlay-Knowe.
— Eh bien, André, vous avez sans doute appris quelque nouvelle au cabaret?
— Je ne vais jamais au cabaret, Dieu m'en préserve…! c'est-à- dire, à moins qu'un voisin ne me régale; car, pour y aller et mettre soi-même la main à la poche, la vie est trop dure et l'argent trop difficile à gagner Mais j'étais allé, comme je disais, à Trinlay-Knowe pour une petite affaire que j'ai avec la vieille Marthe Simpson qui a besoin d'un quart de boisseau de poires; et il en restera encore plus qu'ils n'en mangeront au château. Pendant que nous étions à conclure notre petit marché, voilà que Patrick Macready, le _marchand voyageur, _vint à entrer.
— Le colporteur, voulez-vous dire?
— Oh! tout comme il plaira à Votre Honneur de l'appeler; mais c'est un métier honorable et lucratif… Patrick est tant soit peu mon cousin, et nous avons été charmés de la rencontre.
— Et vous avez vidé ensemble un pot d'ale, sans doute, André?…
Car, au nom du ciel, abrégez votre histoire.
— Attendez donc, attendez donc! Vous autres du midi vous êtes toujours si pressés! Donnez-moi le temps de respirer; c'est quelque chose qui vous concerne, et vous devez prendre patience… Un pot de bière! du diable si Patrick offrit de m'en payer un; mais la vieille Simpson nous donna à chacun une jatte de lait et une de ses galettes si dures. Ah! vive les bonnes galettes d'Écosse! Nous étant assis, nous nous mîmes à causer de chose et d'autre.